Voyage en zone d’exploitation

Exercice de style fascinant

Se perdre dans le bois n’aura jamais été aussi divertissant.

Le bédéiste Louis Rémillard s’est posé de sérieuses contraintes pour la création de son oeuvre la plus récente. Dans Voyage en zone d’exploitation (les 400 coups), l’auteur se balade en forêt avec sa voiture ornée d’un canot, dans des sentiers peu fréquentés qui constituent un labyrinthe artificiel des plus déroutants. Cette prémisse simple est pourtant accompagnée d’un défi artistique considérable : toutes les cases ont la même taille, aucun dialogue n’y figure et la voiture du personnage principal doit apparaître dans chacune de celles-ci. Le plus étonnant, c’est que les 45 pages de cet exercice de style n’ont rien de lassant ou de redondant.

Il ne faut pas chercher dans les pages de cette oeuvre des émotions fortes ou un récit bien ficelé : la trame narrative est excessivement mince et aucun événement d’envergure ne vient altérer la progression du conducteur, mis à part l’occasionnelle crevaison ou le ravitaillement obligatoire. Au niveau du contenu, évidemment, le « message » de l’oeuvre se saisit aisément : les forêts québécoises sont en voie d’extinction à cause de la coupe à blanc, et les minces bandes d’arbres qui bordent les routes ne font pas oublier les étendues quasi-désertiques qui ont remplacé la nature indomptable qui s’y trouvait quelques années plus tôt. Peut-être à cause du pouvoir réificateur du dessin, ce constat de l’auteur est transmis clairement, sans être trop appuyé, tout au long de la lecture.

voyage

L’intérêt de l’oeuvre vient plutôt des variations inépuisables de la même voiture qui traverse le décor. Louis Rémillard maîtrise de nombreuses techniques de dessin, et peut ainsi varier entre plusieurs approches formelles de case en case. Le tracé régulier au possible peut laisser sa place au croquis sommaire, les ombres au crayon de bois d’une case sont remplacées par un encrage à la suivante, les manipulations de l’image par ordinateur succèdent à l’approche traditionnelle de dessin. Alors que certains dessins font plutôt dans la caricature, d’autres présentent de manière sublime un paysage typique de la province.

C’est un véritable tour de force qu’a réalisé Rémillard de produire ces quelques 540 cases consécutives qui proposent des facettes variées autour du même thème. Un néophyte de la bande dessinée peut découvrir dans les pages de cette oeuvre la quasi-totalité des approches graphiques utilisées dans le 9e art. Les lecteurs plus chevronnés ne seront pas laissés en reste pour autant. Je n’ai pas lu une bande dessinée aussi inventive et spectaculaire que Voyage en zone d’exploitation depuis le Morlac de Leif Tande. Absolument incroyable.

Voyage en zone d’exploitation
De Louis Rémillard
Éditions les 400 coups, 48 pages
EN PRIME : UN CANOT ET UNE VOITURE À ASSEMBLER !

dimanche 4 mai 2008, par Gabriel Tremblay Gaudette

Créé, géré, édité et bidouillé par David Lamarre. Tous droits réservés (2008)