La démesure de Tim Burton prend tout son sens dans cette sixième et sanglante rencontre avec Johnny Depp.
Emprisonné à tord par un magistrat corrompu, le barbier Sweeney Todd revient à Londres après 15 ans d’exil avec en tête une seule idée ; se venger du juge Turpin qui lui a volé sa jeune épouse et sa fille. Todd s’installe au-dessus du restaurant peu réputé de Mrs. Lovett et, avec son aide, entreprend la tâche d’étancher sa rage contre l’humanité. Il utilise le prétexte d’un rasage pour égorger ses clients alors que Mrs. Lovett, secrètement amoureuse, se débarrasse des corps en les transformant en pâtés à la viande qu’elle vend à une clientèle enthousiaste. Le nouvel engouement pour la cuisine de sa logeuse indiffère cependant Todd, qui se tarde d’assouvir sa vengeance.

- Sweeney Todd (Johnny Depp) et Mrs. Lovett (Helena Bonham Carter)
Sweeney Todd se présente comme l’apothéose de la vision artistique de Tim Burton, et il est tout à fait à propos que ce soit par le biais de Johnny Depp qu’il nous la transmette. À travers ses traits palots, son regard veineux et sa perruque de Marie Laberge, Depp incarne merveilleusement le drame baroque, leitmotiv de l’œuvre burtonesque qui atteint ici un apogée impressionnant. Quand Sweeney Todd déclare que tous les hommes méritent de mourir, Burton le prend au mot et nous dépeint un univers macabre et morne, pernicieux et poétique.
Qu’une intrigue aussi sanglante procède à travers une forme musicale (le film est adapté d’un musical de Stephen Sondheim) ajoute au pathos, en permettant aux interprètes des débordements extravagants qui portent fruit. Le scénario de John Logan (Bats) fonctionne assez bien en compactant l’essentiel des trois heures du spectacle original en un récit soutenu de 117 minutes. L’installation peut sembler parfois traîner du pied, mais le temps est employé à bon escient pour inscrire la progression dramatique et exposer une galerie de personnages colorés et leurs motivations (l’intensité de la séquence finale fait d’ailleurs vite oublier cette petite longueur).
Le film jongle avec l’humour noir et la tragédie d’une lourdeur presque absurde sans pourtant commettre de faux pas. Le ton demeure toujours naturel même si frôlant le grotesque à quelques reprises, ce qui n’est pas nécessairement évident avec un sujet aussi énorme. L’action ne nécessite que très peu de décors, mais la réalisation les utilise de façon inventive, multipliant les angles saugrenus et les inserts macroscopés. Burton transpose la construction scénique du théâtre dans un univers cinématographique cohérent, tout en en conservant l’héritage visuel, et se sert de procédés forts ingénieux pour reproduire sur grand écran l’affect ressenti par la proximité de la scène.

- Sweeney Todd (Johnny Depp) et le juge Turpin (Alan Rickman)
Évidemment, Johnny Depp nous livre une performance admirablement touffue et s’impose encore une fois comme l’acteur d’une génération. Il se révèle de plus un chanteur de premier ordre, tout comme Helena Bonham Carter, malgré une voix de nez assez particulière. Timothy Spall (Pierrepoint) est tout simplement délicieux lors de ses trop courtes apparitions, campant avec une fougue juvénile le malicieux acolyte du juge, tandis qu’Alan Rickman (Die Hard) inspire à la fois pitié et dégoût en vieil homme libidineux et apathique. Sacha Baron Cohen (Borat) vole la vedette le temps de ses quelques scènes tant il flamboie de ridicule et le jeune Ed Sanders, qui joue un enfant de la rue sous la charge de Mrs. Lovett, surprend par sa présence.
Sweeney Todd représente la transposition parfaite d’un musical au cinéma, par le truchement d’un réalisateur qui, non seulement comprend le matériel, mais qui l’adore et se l’approprie complètement. Burton règne en maître sur Fleet Street et y orchestre les séquences de chant et de danse avec panache et précision, comme s’il manipulait ses personnages d’animation en stop-motion. Un accomplissement impressionnant qui se classe un peu à part parmi les grandes œuvres de l’année.











