Les types de récits autobiographiques offerts aux lecteurs sont heureusement diversifiés et réflètent les styles particuliers de chaque bédéiste.
Simplement en passant en revue les critiques que j’ai faites pour ce site, je peux énumérer les tranches de vies sincères et brouillones de Fun Home, les épisodes de vie et confessions éparses de Jimmy Beaulieu dans Quelques Pelures, les récits auto-dépréciatifs et humoristiques de Julie Doucet et Joe Matt, et j’en passe probablement. Bref, l’auto-biographie emprunte plusieurs formes et offre des possibilités moins limitées qu’on pourrait le penser.
Par contre, il devient un peu lassant de se retrouver encore et toujours face à des récits qui répètent les mêmes stratégies de production d’affects. Les épisodes de vie humoristiques et pathétiques de Doucet, Matt et Beaulieu (à l’occasion) cherchent à rendre sympathiques des personnages principaux qui se mettent à nu devant le lecteur. Les récits habilement construits et agencés autour de symboliques récurrentes ou de thématiques omniprésentes (je pense ici à Fun Home et à Blankets de Craig Thompson), en vertu de leur parachèvement littéraire de la construction d’une identité poétique qui en est le résultat créatif, ne se lisent plus vraiment comme des expériences vécues mais plutôt comme des oeuvres de fictions “adaptées” à partir de la vie des auteurs, ce qui peut garder le lecteur à distance. Ce ne sont pas des défauts, mais plutôt des traits distinctifs qu’il devient lassant de voir réapparaître d’une auto-biographie à l’autre.
C’est pourquoi il est rafraîchissant de lire une oeuvre comme Stop Forgetting to Remember, roman graphique de Peter Kuper qui présente « l’autobiographie de Walter Kurtz », personnage fictif que l’on devine être l’avatar de Kuper. Stop Forgetting est autant une récapitulation de la vie de Kurtz-Kuper qu’une défense et illustration de la bande dessinée, qu’un making-of du roman graphique qu’on tient entre nos mains, le tout agrémenté de tranches de vies et de considérations sur la politique américaine et l’apprentissage de la vie de nouveau parent. Incroyable mais vrai, tous ces sujets sont contenus dans les 206 pages de l’oeuvre et sont parsemés de beaucoup d’humour et de quelques moments d’émotion.

En proposant un mélange du récit long à la Thompson (d’ailleurs, Kuper a également mis une dizaine d’années à produire ce roman graphique) et des épisodes de vie à la Joe Matt, Kuper s’est limité dans ses possibilités narratives et la profondeur de ses réflexions, mais le mariage de ces manières de faire l’autofiction est heureux, à défaut d’être parfaitement accompli. Le style graphique de Kuper, très expressif, est parfois impuissant à assurer une justesse nécessaire à la réalisation de certaines scènes humoristiques, et ni ses dessins ni sa mise en page ne lui confèrent une personnalité artistique distincte, mais cela ne l’empêche pas d’accomplir une oeuvre réussie, distrayante, pleine de beaux moments et qui offre en prime une petite morale à deux sous en grande finale, cet ultime message pouvant être perçu comme un cliché imbuvable ou comme une vérité bête mais valable, c’est selon les goûts.
En somme, je vous demanderais de penser à un genre de film dont vous vous seriez lassé, soit par surexposition personnelle ou par manque de réussites et d’originalité dans les productions récentes, et dont une oeuvre, un peu sortie de nulle part, vous aurait réconcilié avec ce genre en l’espace de deux petites heures. Stop forgetting to Remember a joué ce rôle pour moi avec les BD auto-biographiques et m’a aussi rappelé que l’absence d’un talent exceptionnel n’a jamais empêché des artistes habiles de créer des oeuvres inoubliables.
Stop forgetting to remember
Par Peter Kuper
Éditions Crown, 208 pages
En noirs, blancs et bruns bien répartis











