Depuis quelques années, Dupuis a eu l’idée de « recommencer » la série en la confiant à différents auteurs, avec des résultats inégaux, voire décevants. Il est certes périlleux de vouloir reprendre des personnages aussi mythiques, et il faut être certain que le remaniement de la série propose un traitement original et inattendu, plutôt que de simplement étirer la sauce et sérieusement gâcher une réputation (n’importe qui ayant lu le dernier Astérix sait de quoi je parle...)
Si un de mes collègues s’inquiétait récemment de la propension au recyclage de Hollywood, Spirou, le journal d’un ingénu de Émile Bravo parviendrait à calmer ses craintes en lui démontrant qu’un résultat exceptionnel peut être atteint grâce à la récupération. Dans ce volume, on reprend l’histoire de Spirou à partir de sa genèse : le héros est encore groom au Moustic Hôtel, il peine à joindre les deux bouts et n’est même pas en âge de boire de la bière.
Dans ce numéro, Spirou fera la connaissance d’un Fantasio qui, fidèle à son personnage, est cabotin, ambitieux, arrogant et malicieux. Le duo ne fait pas face aux inventions de Pacôme de Champignac ou aux hommes de Zorglub, mais plutôt à un maître d’hôtel marâtre... et aux dirigeants politiques nazis et soviétiques. La présence de ces factions politiques tranche donc résolument avec les contrées imaginaires dans lesquelles les deux héros se baladaient dans leurs premiers temps. D’ailleurs, ce réalisme permet à Bravo de passer un message sur les sentiments nationaux qui est admirablement livré et d’une grande pertinence.
Bien évidemment, l’humour est au rendez-vous. Les trajectoires des personnages s’entrecroisent dans un grand effet comique, les facéties de Fantasio sont toujours aussi amusantes, et Spip (que Bravo a choisi de ne pas antromorphiser) joue un rôle discret et hilarant de petite bête paniquée mais au fond machiavélique ! Le dessin sobre et les couleurs ternes conviennent admirablement à cette « BD d’époque » et lui confèrent une atmosphère prégnante.
Jamais je n’aurais cru avoir autant de plaisir à mon âge à lire un épisode des aventures de Spirou. Je croyais que mes souvenirs d’enfance ne pourraient être qu’amoindris en étant revisités à un âge où je recherche davantage une expérience esthétique et émotionnelle puissante (comme j’en ai eu une récemment en mettant la main sur Cinq est le nombre parfait de Igort). Le plaisir que j’ai ressenti à redécouvrir Spirou sous la plume de Bravo, un Spirou qui lutte contre son jeune âge et son statut d’orphelin plutôt que contre des robots géants, m’a donné envie de me replonger dans les anciens numéros, et d’attendre le prochain numéro avec impatience...











