Gilbert a décidé de prendre un répit de Love & Rockets en 2006 afin de faire un incursion chez... DC Comics ? Oui, mais ce n’est pas ce que vous croyez. Non, il ne s’est pas mis à faire des histoires de super-héros. C’est que la collection Vertigo de DC présente des BD "suggested for mature readers", ce qui, en gros, a voulu dire pendant un moment que les récits de super-héros présentaient des personnages plus violents et à la moralité douteuse, qui pouvaient se permettre de proférer librement des vilains mots. Il semble pourtant que depuis quelques temps, DC a décidé de faire des choses très intéressantes avec leur collection subversive. À preuve, l’inclusion de Gilbert Hernandez dans leurs rangs (temporairement, du moins...)

Le résultat de cette incursion de Gilbert dans le monde des grands éditeurs est plus qu’intéressant et prend le nom de Sloth, un mot qui veut dire "paresse" et qui désigne assez adéquatement le protagoniste principal de ce roman graphique. Miguel Serra, adolescent de la banlieue qui vit avec ses grands-parents, a passé un an dans un coma dont l’apparition reste inexpliquée autant que sa fin. À son retour dans le monde éveillé, Miguel se déplace avec lenteur, sa copine Lita est devenue obsédée par les phénomènes paranormaux et son ami Romeo espère toujours que leur groupe de rock de garage deviendra un succès mondial. En se rendant visiter une plantation de citronniers qu’on dit hanté le groupe d’amis "vivra une expérience qui changera à jamais le cours de leur existence" bla bla bla... Je ne veux pas vous gâcher les surprises alors je me limite à vous dire que le récit subit un important renversement en milieu de parcours, qui modifie les paramètres du récit et qui oblige littéralement à relire le roman graphique dès qu’on en a atteint la dernière page.
Gilbert Hernandez se révèle être aussi intelligent que son frère dans la construction de ses récits. Il ne fait pas de concession quand vient le temps de présenter ses personnages : ils ont leurs torts, leurs faiblesses et leurs émotions. Même les personnages secondaires sont très crédibles et leur personnalités sont étonnament bien "remplies" en quelques répliques et coups de crayon astucieux. C’est d’ailleurs une des grandes forces des frères Hernandez que d’être capables de dessiner des personnages pouvant exprimer toute la gamme des émotions de manière autant caricaturale que subtile, par des froncements de sourcils, des lèvres pincées, un langage corporel explicite et autres intéressantes manipulations de l’image. On pourrait ne pas lire les textes du roman graphique et comprendre l’évolution émotionnelle des personnages.
Ce n’est pas que les personnages qui sont intelligement dessinés. Avec une mise en page simple, Hernandez fait avancer son récit à un rythme soutenu qui n’est toutefois pas accéléré. Une page peut présenter une action qui s’étend sur deux semaines, et, comme par magie, on "lit" ces deux semaines en reconstituant tout ce qui se passe entre les cases. Aussi, les décors, accessoires et objets qui peuplent les pages sont autant d’éléments constitutifs du récit : le motif qui se trouve sur les murs d’une maison de banlieue et sur la chemise du père de Lita est significatif dans la compréhension de l’intrigue. Même si des études universitaires s’avèrent superflues pour percer le mystère du champ de citrons et des comas successifs, il faut malgré tout se donner la peine d’interpréter les éléments proposés...

Les frères Hernandez maîtrisent à la perfection la magie qui anime "l’art séquentiel" que will Eisner a voulu mettre a jour quand il a publié Contract with God. Il se passe non seulement quelque chose sur les pages de leurs oeuvres, mais l’espace entre les cases est également très chargé. Ils trouvent le moyen de nous faire investir cet "entrecases" et provoquer une expérience de réception qui est plus près de la "lecture" que de l’observation d’images où on doit lire les textes qui caractérise la BD de super-héros. En gros, du divertissement intelligent à son meilleur.
Sloth, de Gilbert Hernandez, Éditions Dc Comics, collection Vertigo, 2006, environ 200 pages, ce n’estpas paginé et je ne compterai pas à la main. Noir, blanc et jaune sur la couverture, noir et blanc à l’intérieur.











