Sleuth

Ciné-théâtre

Autant le texte de Sleuth représente un fantasme d’acteur, autant la prestation de ces acteurs représente un fantasme de cinéphile.

Un film de Kenneth Branagh, avec Michael Caine et Jude Law. États-Unis, 2007, 86 min.

Un populaire auteur de romans policiers à l’esprit tordu fait venir chez lui l’amant de son épouse et lui propose de monter un faux cambriolage pour lui assurer les moyens de subvenir aux besoins de la maîtresse coûteuse. Ne voulant obtenir du vieil homme qu’un divorce formel pour celle qu’il aime, le jeune Milo accepte de jouer le jeu, mais il s’avère rapidement que les règles ne sont pas aussi simples qu’il y paraît et que l’écrivain a plus d’un tour dans son sac. S’ensuit un duel, verbal et physique, d’une d’une rare violence où chacun tente de dominer l’autre et ainsi de mériter la femme tant convoitée.

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Andrew Wyke (Michael Caine) et Milo Tindle (Jude Law).

Adapté de la pièce de théâtre d’Anthony Shaffer (qui avait déjà fait l’objet d’une transposition au grand écran par Joseph L. Mankiewicz en 1972 avec Laurence Olivier et Michael Caine), cette version de Sleuth met en scène la confrontation brutale entre deux acteurs imposants ; Michael Caine (qui campait le rôle de Milo dans le film de 1972) et Jude Law. L’affrontement entre ces comédiens de grand talent dans un film qui laisse toute la place au jeu et au texte, impressionne le cinéphile qui voit ici un fantasme se réaliser. La mise en image épurée de Kenneth Branagh nous confirme que le réalisateur comprend l’importance de l’interprétation et lui rend justice avec ses longs plans continus qui ne brisent jamais l’élan. Évidemment, que le matériel de base ait été construit pour le langage théâtral oblige presque cet accent mis sur le jeu, mais encore faut-il que les acteurs soient à la hauteur d’un texte aussi vitriolique, aussi nuancé et subtil.

À la hauteur, les deux acteurs le sont, et même un peu plus. Michael Caine jouit littéralement à l’écran dans ce duel duquel il ne perd jamais le contrôle. Il lance ses répliques avec une ferveur adolescente impertinente, mais conserve toujours un flegme condescendant digne d’un discours de Pierre-Elliot Trudeau. Jude Law joue le beau gosse fier et un peu dérouté avec une aisance désarmante et nous présente en même temps une vulnérabilité véritable que les jeunes acteurs ne dévoilent que trop rarement.

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Andrew Wyke (Michael Caine) et Milo Tindle (Jude Law).

Le travail de Branagh peut sembler ne consister qu’à montrer ses acteurs livrer le texte à l’écran, mais il faut nécessairement un réalisateur doué d’une grande sensibilité pour se laisser disparaître aussi complètement derrière le jeu de ses interprètes (que Branagh soit lui-même un comédien endurci doit aider). La réalisation froide et lente, à l’image des caméras de sécurité du décor ultra-moderne, montrent l’action, mais ne suggère jamais rien. Tout repose sur les épaules des acteurs et du texte.

Puisque le film n’utilise aucun artifice technique ou visuel, le risque d’ennuyer est, comme au théâtre, considérable. Mais quand le travail s’effectue avec autant de précision et de talent, on se retrouve devant un moment d’anthologie, devant un duo de performances qu’il faudra faire visionner aux étudiants en art dramatique pour qu’ils comprennent ce que doit être un comédien. Sans les changements d’échelle de plans et le rythme soutenu, on pourrait se croire devant un télé-théâtre fort bien rendu. Que le film fonctionne aussi bien prouve que le travail de transcription est possible et qu’il peut en résulter une œuvre dramatique captivante, forte et complète, tout autant, sinon plus, que l’originale.

dimanche 11 novembre 2007, par Charles-Louis Thibault

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