Shortcomings

Le Raymond Carver de la BD nous offre sa première novella

C’est l’une des forces de son œuvre : de créer des histoires réalistes, dans le sens de « la vraie vie ben c’est comme ça ». Pas de happy ending. Pas de finale sanglante. La vie continue...

Pour autant que vous vous soyez intéressé moindrement à la BD américaine alternative depuis les années 90, vous connaissez Adrian Tomine. L’ex artiste-le-plus-prometteur-de-la-relève (il continuait de l’être même après 5 ans dans le milieu…) est maintenant un adulte dans la trentaine. On ne peut pas l’accuser d’avoir ralenti sa production, puisque les parutions des numéros de sa revue Optic Nerve sont espacées d’un an en moyenne,mais il me semble que je l’ai attendu pas mal longtemps, ce foutu dernier numéro de sa « trilogie » amorcée au numéro 9.

Un mot pour ceux qui ne seraient pas familier avec Tomine : laissez-moi vous dire qu’il mérite tous les compliments qu’on lui a adressé depuis ses débuts. Artiste à la précision exceptionnelle et écrivain à la plume acerbe et vivante, Adrian Tomine est dans une classe supérieure. Ses histoires courtes mettent en scène des personnages aux compétences sociales très réduites, que l’on retrouve à un point tournant de leur existence et qui trouvent rarement la paix d’esprit dans des conclusions déroutantes et à fin ouverte. Il manie le médium de la BD avec élégance et intelligence, la froideur du dessin et des propos ne faisant pas obstacle à une grande expressivité émotive.

Bon, le paragraphe dithyrambique est complété, passons maintenant à la critique. Je vous fais un résumé de l’histoire des 3 numéros qui composent une histoire (d’abord intitulée White on rice mais dont le nom a été changé à Shortcomings pour des raisons légales). Ben Tanaka est un gérant de cinéma qui est en relation avec Miko, une japonaise qui travaille à promouvoir le cinéma asiatique-américain. Leur relation n’est pas au beau fixe et le comportement irascible et arrogant de Ben n’améliore en rien la situation. La meilleure (et seule) amie de Ben est Alice, une lesbienne chinoise étudiant à l’université qui fait croire à ses parents chrétiens qu’elle est en couple avec Ben alors qu’elle est en fait une mangeuse de femmes dont l’ambition est de coucher avec une centaine d’étudiantes avant la fin de son doctorat. Lorsqu’une nouvelle employée est engagée au cinéma où Ben travaille (une jeune caucasienne blonde à saveur punk, pour être plus précis), la détérioration du couple Ben-Miko s’aggrave et celle-ci décide d’accepter un stage de 4 mois à New York. L’absence de Miko ouvre des possibilités à Ben, mais ce n’est pas sans conséquences… Je n’en dis pas plus parce que je voudrais que vous le lisiez.

JPEG - 251.5 ko

On peut comprendre à la lecture de quelques histoires de Tomine que celui-ci fait un peu beaucoup sa thérapie dans ses œuvres : les thèmes de la complexité des rapports humains, de la peur de la solitude et de la transition entre deux âges reviennent fréquemment. Or, cette fois, Tomine a donné à ses trauma une saveur particulière : celle des relations interethniques entre asiatiques et blancs. Si on en juge par le courrier des lecteurs, les gens sont offensés par le traitement de la question par le bédéiste, mais personnellement, je crois que celui-ci ne voulait pas tant aborder cette question pour soulever une polémique autant que pour en fournir un exemple éloquent et crédible.

Parce que c’est l’une des forces de son œuvre : de créer des histoires réalistes, dans le sens de « la vraie vie ben c’est comme ça », aussi dur et malsain que cela puisse paraître. Un peu à la manière de l’écrivain Raymond Carver, ses histoires sont toujours un « milieu » de récit, sans introduction explicative et sans une conclusion qui apporte une finalité au récit. Pas de happy ending, mais pas de finale sanglante non plus : la vie continue, elle ne sera pas pareille mais il est impossible de savoir ce qu’il adviendra. Ce procédé peut être déstabilisant pour ceux qui n’y sont pas familiers, mais il faut comprendre que même s’il est possible d’y déchiffrer ou d’en interpréter un message ou une morale, le plaisir de la réception de l’œuvre se situe plutôt dans l’expérience que dans la réflexion subséquente. On peut analyser une œuvre de Tomine et on aurait de bonnes raisons de le faire, mais même sans se prêter à ce jeu intellectuel, il est difficile de ne pas être bouleversé par ces histoires courtes.

JPEG - 262.1 ko

Pour rajouter à la qualité et la crédibilité des récits de Tomine (qui sont alimentés par des textes jamais théâtraux ni trop dramatiques mais simplement humains), il faut préciser, sinon scander, que Tomine dessine comme un putain de Dieu. Dit de manière plus élaborée, sa maîtrise technique est époustouflante. Il pourrait reproduire environ toutes les émotions qu’un visage humain pourrait exprimer et il se permet, par-dessus le marché, de le faire de manière subtile et incontournable. Son emploi du noir et blanc est spectaculaire, les ombrages jamais naturels ajoutant à la profondeur de chacune des cases où il en fait l’emploi. Il se donne même la peine de dessiner le relief de chemises à motifs, une rareté dans le milieu ! Chacune de ses cases a la précision d’une photographie qui aurait été prise à un moment crucial d’une scène, et leur agencement en suite séquentielle produit une illusion de mouvement et de continuité que le lecteur imagine sans le moindre effort. Je n’oserais dire une banalité comme « on aime ou on aime pas », parce que même si certains lui reprochent une certaine froideur, on ne saurait nier l’exactitude, la précision et la profondeur de son style.

Vous voyez bien que je suis en admiration devant cet artiste, mais j’ai quand même des réserves. Il faut avouer que le ressassement des thématiques a un petit quelque chose d’agaçant, et le fait d’étaler son récit sur trois numéros plutôt qu’un seul ne permet qu’un développement narratif supplémentaire à une histoire où les personnages n’évoluent pas dramatiquement. Les trois numéros combinés totalisent environ 80 pages : on est plus proche de la graphic novella que du graphic novel. Personnellement, je dirais que Summer Blonde (le recueil des numéros 5 à 8 de Optic Nerve) était meilleur que Shortcomings, mais tout de même, un Tomine moyen (lire ici très bon sans être exceptionnel) vaut mieux qu’une bonne BD ordinaire. J’ai peut-être déjà lu mieux, mais j’ai davantage déjà lu pire.

Optic Nerve est publié chez Drawn and Quarterly. Les numéros 9, 10 et 11 qui formeront éventuellement le volume intitulé Shortcomings sont disponibles en magasin. Vous pouvez également vous procurer Sleepwalk (qui compile les numéros 1 à 4) et Summer Blonde, Blonde Platine en français (les numéros 5 à 8), ainsi qu’un recueil de ses publications pré-drawn and quarterly, que je vous recommande également.

lundi 2 avril 2007, par Gabriel Tremblay Gaudette

P.-S.


Les numéros précédents :

Et le recueil :


Créé, géré, édité et bidouillé par David Lamarre. Tous droits réservés (2008)