Lucky

Chroniques New-Yorkaises

De l’auto-fiction dans une BD underground américaine. Get out of here !

Gabrielle Bell s’était donnée comme défi de faire, environ deux fois par semaine, une planche de BD où elle relaterait des événements des derniers jours. Après un mois, elle avait suffisamment fait de pages pour publier son exercice dans un fanzine intitulé Lucky. Elle a réédité l’expérience deux fois et Drawn and Quarterly viennent de publier un recueil de ces trois volumes. Est-ce que c’est bon ? Suffisamment bon pour qu’elle se mérite un prix Ignatz pour le numéro trois de cette série.

En fait, les « événements » que je mentionne en introductions devraient plutôt être décrits comme des anecdotes. Il n’y a pas d’enjeu majeur ou palpitant dans les mini-récits de Lucky : Gabrielle se résigne à chercher un emploi, Gabrielle se rend dans un happening artistique de la culture lesbienne, Gabrielle apprend à gérer ses relations avec ses colocataires, et ainsi de suite. Ce n’est pas exactement captivant, bien que la recherche d’appartement continuelle pour son copain et elle en devient drôle tellement ils sont éternellement insatisfaits.

Les récits n’ont pas d’intentions précises par rapport aux affects émotionnels qu’ils dégagent. Si on rit ou est ému, c’est plusparce qu’on réagit aux histoires que parce que Bell cherche par tous les moyens à provoquer ces sentiments en nous. Il est très apprécié que Bell construise ses histoires ainsi : c’est son honnêteté et son sens de l’observation qui rendent ces saynètes peu palpitantes tout de même intéressantes à lire. Son écriture est peu colorée mais très juste. Elle écrit des dialogues fantastiques, sait bien rendre compte d’une situation en peu de mots et même les propos d’une banalité assommante deviennent révélateurs de la personnalité des protagonistes qu’elle met en scène. Les bédéistes vont plus souvent essayer de trouver leur style visuel d’abord et s’attarder à l’écrit ensuite ; je crois que Bell n’a jamais eu ce problème et ne l’aura jamais.

C’est peut-être au niveau graphique que Lucky déçoit un peu. Le dessin de Bell est assez simple : des lignes claires et un décor rarement chargé. Elle fait bien ce qu’elle doit faire mais se contente généralement de représenter ses histoires sans vraiment chercher à en faire plus. Rien qui dérange mais rien qui séduit non plus. Par contre, c’est la composition graphique de ses planches qui devient lassante. Pour le premier numéro de Lucky, il semble que Bell se soit donné comme contrainte de présenter ses histoires en six cases et on sent par moments que ce choix la limite un peu. Les histoires qui débordent sur plusieurs pages sont d’ailleurs plus réussies. Les numéros deux et trois sont présentés dans des pages contenant quatre cases rectangulaires de grandeur égale et cette présentation sied mieux à son dessin.

En conclusion, Lucky est peut-être moins intéressant visuellement et les histoires sont moins enlevantes que d’autres œuvres d’autofiction de bédéistes américains, mais elle réussit mieux à se mettre en scène que ses comparses. Je le recommande moins fortement que Quelques pelures ou Blankets, mais j’ai quand même apprécié la lecture de cette BD.

Pour un aperçu, visitez le site http://www.drawnandquarterly.com

lundi 27 novembre 2006, par Gabriel Tremblay Gaudette

P.-S.

Lucky
Par Gabrielle Bell (dessins et textes),
112 pages,
Éditions Drawn and Quarterly,
UNE RELIURE MAGNIFIQUE À LA SURFACE RUGUEUSE AGRÉABLE AU TOUCHER


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