Comment peut-on s’intéresser aux premières bandes dessinées d’un auteur présentement âgé d’une quarantaine d’années, au style graphique établi et à la maturité acquise ? Si vous avez déjà passé du temps dans votre adolescence à crayonner des histoires pendant des cours ennuyants au secondaire, vous ressentez généralement de la honte en retrouvant par hasard ces pages affreuses remplies de gags faciles, de bonhommes-allumettes et de gouttes de sang distribués sur la page avec une abondance qui rappelle Kill Bill. Dans votre cas, effectivement, vous devriez brûler ces pages ridicules et y voir la raison pour laquelle vous avez poché vos cours de maths, que vous vous rappelez à peine c’est quoi un cosinus et surtout à quoi ça peut bien servir. Je vous conseillerais même d’aller pleurer de dépit dans vos toilettes afin de rattraper partiellement votre dignité. Ce que cela prouverait, par contre, ce que n’est pas Chester Brown qui le veut. Et vous n’êtes manifestement pas Chester Brown. Je peux cependant vous rassurer sur un point : on n’a jamais besoin des crisse de cosinus dans sa vie adulte.
Chester Brown est un bédéiste anglophone qui a grandi à Châteauguay avant de s’établir définitivement à Toronto.
Plusieurs collections de ses œuvres ont été publiées chez l’éditeur montréalais Drawn And Quarterly : Ed the happy clown, The playboy, I never liked you et Louis Riel, œuvre biographique du célèbre personnage historique qui a valu à son auteur une belle récolte de prix divers et des louanges dithyrambiques de la critique.
La plus « récente » publication de l’auteur, Little Man, contient les premières productions bédéesques de l’auteur dans un volume de 178 pages contenant 28 récits variés, s’ouvrant sur une absurde révolte de papiers de toilette (The toilet paper revolt) et se concluant par une histoire plus intimiste et sérieuse concernant la schizophrénie de sa mère (My mother was a schizophrenic). Entre ces deux histoires, on retrouve à peu près n’importe quoi : des anecdotes autobiographiques, des commentaires sociaux sur la télévision et la politique, de l’absurde et des récits mystiques muets.
Rarement une compilation des premiers faits d’armes d’un artiste a-t-elle pu démontrer l’évolution de ce qui allait devenir l’un des plus renommés bédéistes contemporains, en même temps que de présenter des œuvres d’une si grande qualité, en dépit de la jeunesse et l’inexpérience de l’artiste. Les histoires dans le recueil ont été produites par Brown alors qu’il sortait de l’adolescence, mais on est porté à croire que même les niaiseries avec lesquelles il a rempli ses cahiers de notes de son cours de sciences religieuses devaient être intéressantes.
On pourrait s’attendre à ce qu’une compilation des œuvres initiales d’un artiste soit une opération commerciale sans vergogne, destinée à arracher des dollars aux fans finis d’un artiste qui seraient prêts à acheter n’importe quelle publication où le nom de Chester Brown serait écrit sur la couverture. La plupart du temps, les premiers efforts d’un créateur sont davantage source d’embarras que de fierté pour celui-ci et ne présentent aucun intérêt pour le lecteur, sinon que de savoir que ce dernier est parti de loin avant de connaître la réussite.
Ce n’est pas le cas pour Little Man. En effet, même si le coup de crayon des premiers récits n’a rien à voir avec ce style réaliste, épuré et cru auquel Brown nous a habitué par la suite, on constate d’emblée que les courtes histoires des quarante premières pages sont dessinées avec un contrôle de l’espace et une disposition des formes qui annonce la maîtrise du médium qui caractérise les œuvres subséquentes de Brown.
La thématique de certaines des histoires a un aspect juvénile évident mais une lecture attentive révèle une profondeur et une sensibilité qui offrent la possibilité de vouloir comprendre les seconds niveaux plutôt que de simplement parcourir les pages. Les récits autobiographiques qui suivent permettent à Brown d’approfondir sa recherche créative tout en simplifiant son inspiration. On peut dire qu’une œuvre est réussie à partir du moment où on voudrait la lire plus d’une fois afin de la comprendre mieux ; en d’autres termes, c’est pas mal plus profond que toutes les histoires de Superman que vous avez pu lire…
Brown n’a jamais fait preuve d’une créativité visuelle dans ses BD. Le cadrage est réduit à son expression la plus simple, les plans qu’il emploie cherchent à être fonctionnels plutôt qu’innovateurs et ses dessins cherchent l’équilibre entre la précision et la représentation plutôt légère qui fait la réputation du cartoon américain. La constance de Brown dans son style graphique en devient même impressionnante ; il est intéressant qu’un artiste puisse posséder une imagerie aussi typique depuis ses débuts jusqu’à ce jour. On est en droit de se demander jusqu’à quel point cet immobilisme est un qualité ou un défaut : par exemple, il est bien qu’un réalisateur de films ait une maîtrise de son art au point où l’on peut dire d’un film « C’est de Gondry » ou « c’est du Tarantino » après cinq minutes de visionnement, mais est-ce intéressant de toujours voir la même chose ? Est-ce qu’un créateur qui se cantonne à son style sans chercher à en bouger ne fait pas un peu preuve de paresse ? Peut-être est-ce un désir de confort qui motive un artiste à répéter les mêmes aspects de son œuvre… Pour en revenir à Brown, on pourrait se lasser de revoir constamment les mêmes motifs apparaître de case en case mais comme il parvient, en se déployant dans ce qu’il sait bien faire, à rendre intéressant les moments les plus anodins de sa vie (on le voit quand même pisser et manger une de ses crottes de nez dans Danny’s story !), on passe outre à la répétition formelle pour apprécier l’histoire.
Dernière remarque, le recueil comporte une vingtaine de pages de commentaires de l’auteur. On est habitué à avoir droit à une « version commentée » de films sur les DVD, mais le cas est moins fréquent dans la BD ! Comme d’habitude, les commentaires varient dans leur pertinence. Brown alterne entre les remarques sur le processus créateur, les détails autobiographiques, les histoires de publication et les références employées pour la constitution de son œuvre. On peut parfois se demander ce qu’on peut bien avoir à foutre de savoir où et quand a été publiée une histoire, mais on est intéressé de savoir ce qui est vrai ou non dans Danny’s story et l’abondance de commentaires explicatifs qui accompagnent My Mother was a schizophrenic permet une compréhension approfondie de cette histoire, qui aurait perdue de son intérêt sans cet ajout. Comme toute bonne section d’ « extras », les commentaires offrent également du matériel inédit, quoique maigre et d’un intérêt moindre. Heureusement, on n’a pas droit à un vidéoclip de The little man ou une bande-annonce de Louis Riel. Malgré tout, ces commentaires deviennent donc essentiels plutôt que complémentaires à la compréhension de l’oeuvre.

En conclusion, Little Man convient autant au lecteur qui voudrait découvrir Chester Brown à partir de ses débuts que pour celui qui voudrait mettre la main sur ses productions plus difficiles à trouver. Cependant, je recommanderais davantage les œuvres précédentes de Brown à un lecteur qui voudrait connaître le bédéiste (je considère I never liked you comme son œuvre la plus aboutie). Dans les deux cas, cette BD est d’une qualité suffisante pour ravir tout public qui est capable de s’intéresser à la bande dessinée même si il n’y a pas de batailles, de femmes à poil ou de gens dans des costumes en spandex...
THE LITTLE MAN (SHORTS STRIPS, 1980-1995)
Chester Brown
ÉDITIONS DRAWN AND QUARTERLY
178 PAGES
UNE BELLE COUVERTURE EN CARTON SOUPLE
LA MÊME CHOSE EN ARRIÈRE DU LIVRE










