La platitude de la vie prédéterminée mène deux couples d’une banlieue cossue au bord du gouffre dans cette splendide fresque sur le mal de vivre.
Sarah (Kate Winslet) fréquente docilement le parc de son quartier avec sa petite fille de trois ans. Elle y côtoie de cyniques et blasées banlieusardes qui fantasment sur un jeune père (Patrick Wilson), sans même savoir son nom (c’est Brad). Dans un sursaut de témérité, Sarah approche l’éphèbe tant convoité et c’est son univers au complet qu’elle met alors en jeu. Prisonnière d’un mariage moribond avec un homme qui l’ignore au profit d’une star de la porno Internet, Sarah désire ardemment vivre autre chose et ces moments qu’elle passera avec Brad semblent lui ouvrir des possibilités inédites. Le petit monde de Brad est aussi bouleversé par la rencontre, lui qui mène jusqu’alors une vie rangée avec sa femme castratrice (Jennifer Connelly), mais qui n’a aucune idée de ce qu’il désire pour lui-même. Les après-midi à la piscine publique deviendront la bouée de sauvetage de ces deux êtres qui n’aspirent qu’au bonheur, qu’à sentir la vie couler dans leurs veines.

- Brad (Patrick Wilson) et Sarah (Kate Winslet) à leur première rencontre
La douce morosité qui s’échappe de Little Children inquiète, parce qu’elle transpire de sincérité. La profonde tristesse des personnages diffuse un charme envoûtant et leur quête maladroite, et presque naïve, vers un bonheur futile résonne d’une rare humanité. L’atmosphère étouffante de malaise ne devient jamais malsaine, parce qu’elle est amenée toute en douceur, suivant son propre flot. Le thème du désir humain a rarement été aussi soigneusement et efficacement mis en scène.
Kate Winslet (Heavenly Creatures) s’affirme encore comme une des plus grandes actrices de notre époque, dans le rôle de cette jeune mère morne et introvertie, interprétée avec profondeur et une juste mélancolie. La subtile prestation de Patrick Wilson (Angels in America), qui campe un Brad au charme fragile dont les yeux trahissent un malaise innommable, est également exceptionnelle. Quant à Jennifer Connelly (Hulk), la fausse assurance de son personnage se révèle tranquillement au fil du récit et malgré les premières impressions, elle nous apparaît finalement tourmentée, angoissée et humaine. Ce trio d’acteurs nous offre une gamme émotive complexe, mais toujours contenue sous l’apparence d’une tranquille existence intolérable.

- Brad (Patrick Wilson) et Sarah (Kate Winslet)
Todd Field utilise avec parcimonie un narrateur très littéraire, qui sert presque uniquement à extérioriser les aspirations enfouies que ses personnages ne peuvent exprimer en mots. Les interventions de ce narrateur, d’une froideur documentaire, confortent le sentiment de détachement des personnages face à leurs vies, tout en les voilant d’une aura de mystère romanesque. La réalisation soignée de Field prend le temps de laisser vivre chaque séquence à son rythme. Comme s’il nous présentait quelques morceaux choisis de leurs existences, il expose les fragments les plus intimes de Brad et Sarah, mais sans devenir racoleur ni abrutissant.
Little Children exulte une sensibilité véritable et difficile à soutenir parce que trop près de nos vies. Un grand film à voir et revoir, mais surtout à vivre.











