Afin de joindre l’action à la parole, le collectif a fait paraître un premier recueil, intitulé Le Front, où les artistes signent en ouverture un mini-manifeste afin de défendre la BD de genre. Ils plaident que la BD, comme tout médium, peut autant se lancer dans des hautes ambitions artistiques que de chercher à divertir, à amener ailleurs. Il n’est d’ailleurs pas interdit de concilier ces deux volontés, comme les récits inclus dans ce premier volume de Le Front le prouvent. Divertir, soit, mais l’aspect ludique ne doit pas endiguer l’intelligence du récit et la responsabilité de l’artiste à offrir à son lecteur une oeuvre exigeante et stimulante.

- Le front : couverture du premier numéro
Par exemple, le premier récit de Olivier Carpentier met en vedette un père noël très loin de la conception bon-enfant qui est mise de l’avant dans notre société. Ce Saint-Nicolas – dont la parenté avec le personnage de Spawn est évidente quand on le voit affalé dans son trône près d’une boîte à jouets et au sommet d’un gratte-ciel – veut défendre les enfants du monde entier contre toutes les ordures qui s’en prennent à ces êtres sans défense – appelez ça du service après-vente. Il aura besoin de l’aide de la fée des dents, camée jusqu’aux yeux, pour trouver la piste du dernier criminel à sévir contre la marmaille, et je ne vous dévoilerai pas l’identité du coupable mais disons qu’elle fait sourire. L’idée de subvertir un personnage mythique est intéressante et la psychologie de celui-ci est bien installée dans ce court récit. Il est cependant à déplorer que les pages soient beaucoup trop sombres. Je n’ai rien contre une ambiance glauque, mais on peine parfois à apprécier la qualité des dessins de Olivier Carpentier tellement l’image a été imprimée foncée.
Jeik – dont j’ai pu admirer l’improvisation musicale au FBDFQ de 2007 – propose dans son récit Loading le parcours de deux adolescents qui jouent à un jeu vidéo de combat. L’un des personnages, arrogant et convaincu de sa suprématie, s’acharnera à atteindre le dernier niveau du jeu alors que son ami finit par se lasser de son univers virtuel et choisit de reprendre contact avec la réalité. Il est très pertinent de la part de Jeik de créer ce récit afin d’illustrer avec brio le phénomène de la cyberdépendance, qui amène des jeunes et moins jeunes à se déconnecter de la réalité en s’investissant corps et âme dans un jeu vidéo. L’idée de garder un dessin plus organique pour les scènes de combat et de présenter les personnages réels avec un dessin très pixelisé est très bonne, et indique de manière paradoxale la différence entre les deux mondes que l’un des personnages ne parvient plus à faire.
Le récit de Martin Roy et Félix Laflamme offre quant à lui une histoire d’horreur des plus amusantes, qui illustre bien comment il peut être compliqué d’élever un adolescent, particulièrement lorsque celui-ci se transforme en loup-garou les soirs de pleine lune. Le dessin très riche rappelle une esthétique qui ne serait pas déplacée dans une revue comme Safarir. Cette fois, pas de morale, on se paie une pinte de bon sang aux dépens d’un policier et d’une ménagère à bigoudis qui, eux, vont en perdre beaucoup...
Michel Falardeau présente dans Le Front l’introduction d’une série à paraître bientôt qui met en vedette une adolescente aux prises avec certains problèmes de l’adolescence (qui sont beaucoup trop nombreux pour être énumérés ici) et son groupe d’amis. La scène où la galerie de personnages nous est introduite est par ailleurs très bien menée et annonce un potentiel intéressant pour la suite des choses. Peut-être faut-il déplorer cependant que ce récit ne paraît pas aussi auto-suffisant que les autres, et qu’il faudra attendre la suite des événements afin de savoir ce qui adviendra de Anastacia...
Mon coup de coeur va au récit de Fred Jourdain, qui présente un récit d’époque de détective qui respecte tous les poncifs du genre : clients suspects, détective alcoolo, gamin aventureux... Ce n’est pas l’originalité à tout casser qui fait la force du récit, mais bien son respect irréprochable des codes du genre et la grande qualité du dessin. On peut déplorer la brièveté du récit, comme on aurait voulu en avoir plus de la part de tous les auteurs, mais on n’en est pas moins satisfait de sa lecture. Longue vie au Front Froid !











