La ligne brisée

Petite industrie deviendra grande…

C’est maintenant officiel : les Québécois ont leur propre film de boxe.

La ligne brisée, un film de Louis Choquette, avec David Boutin, Guillaume Lemay-Thivierge, Fanny Malette, Jacynthe René et Germain Houde 101 min., Québec, 2008

C’est maintenant officiel : les Québécois ont leur propre film sur le noble art. Et tout un à part ça. Malgré la pression que pouvait représenter la production de ce film lorsque l’on songe à tous les Raging Bull, Million dollar baby et Ali de ce monde, les artisans de ce petit bijou n’ont nullement à rougir devant toutes ces productions devenues des références en matière de films de boxe.

Sébastien et Danny sont amis depuis toujours et partagent tout ensemble, dont leur passion pour la boxe. Mais voilà qu’après le retour de Danny d’un séjour à l’étranger, les deux jeunes hommes semblent pour la première fois séparés par le destin. De son côté, Sébastien est au sommet de sa forme et se prépare pour un combat qui risque de faire de lui le prochain champion du monde. Danny, lui, a le moral dans les talons et s’accroche à Sébastien pour se sortir la tête de l’eau. Peu de temps avant le combat décisif, un évènement tragique viendra changer l’ordre des choses et briser la dynamique entre les deux vieux copains.

Si Louis Choquette a plutôt donné dans l’univers télévisuel jusqu’à présent (Avec un grand A, 2 frères, Les aventures tumultueuses de Jack Carter) La ligne brisée marque une entrée fulgurante dans le monde du cinéma. C’est en effet avec beaucoup d’aplomb que le réalisateur propose une œuvre complexe et incroyablement distrayante. Le pari était pourtant risqué. Devant éviter de recréer à petite échelle ce qui fut proposé dans une pléiade de films de boxe, Choquette s’est plutôt concentré sur un sujet qui le touchait particulièrement : l’amitié entre gars. Même si La ligne brisée est un film sur l’amitié, la boxe y occupe une place de choix. C’est en effet à l’aide de combats virils et de crochets bien placés que le réalisateur met en lumière une superbe histoire de respect et d’attachement qui prendra forme tant sur le ring que dans la vie de tous les jours.

Il est primordial de saluer d’emblée l’excellence du scénario de Michelle Allen. Sa plume sensible, occasionnant une rencontre sublime entre virilité et vulnérabilité, permet au spectateur de s’abandonner à corps et âme dans cet univers méconnu qu’est celui de la boxe. Il faut noter également le travaille renversant de Claude Palardy au montage qui s’est transformé, pour les besoins du film, en véritable illusionniste. Il ne faut pas se leurrer, malgré leur immense talent, Guillaume Lemay-Thivierge et David Boutin ne sont pas des boxeurs professionnels. Pire encore, les deux comédiens ne connaissaient pratiquement rien de ce sport aux exigences techniques hors du commun avant le début de la production. Or, le travail exécuté par Palardy ne nous y fait voir que du feu. C’est à l’aide d’un montage rythmé et en jouant merveilleusement avec les échelles de plans que ce dernier vient flouer l’œil du spectateur sur le déroulement des combats, les rendant ainsi d’une véracité que nul ne pourrait remettre en doute.

Bien sûr, le film n’aurait jamais pu avoir tant d’ampleur sans la participation de deux comédiens hors pair. Guillaume Lemay-Thivierge est très convaincant dans le rôle d’un sportif qui se défonce à l’entraînement. Les séances d’entraînement auxquelles il se livre donnent d’ailleurs des frissons. Nous n’irons pas jusqu’à les comparer à celles de Rocky avec ses quartiers de viande ou son jogging sur la montagne enneigée, mais de voir Lemay-Thivierge faire la planche dans le vide, accroché à des chaînes, est pour le moins impressionnant. La transformation de David Boutin demeure toutefois une des plus grandes surprises. Méconnaissable, il a dû se livrer à des mois de rude entraînement pour modifier son physique afin d’obtenir un look semblable à celui d’un champion de boxe mondial. Malgré ces métamorphoses hallucinantes, il serait impardonnable de passer sous silence la qualité du jeu des comédiens. Tantôt touchant, tantôt brutaux, ces derniers offrent une performance sans pareil, nous plongeant, pour notre plus grand plaisir, dans les abîmes de l’âme de ces deux êtres torturés. Avec la participation d’acteurs de soutien de la trempe de Fanny Mallette (touchante) et de Germain Houde (très efficace), le film bénéficie d’un casting sans faille.

Ce qui est le plus frappant (et emballant) avec La ligne brisée, c’est qu’il semble que notre cinéma ait cessé d’avoir peur de son ombre en tentant sa chance dans des projets plus ambitieux. L’exploration de sujets méconnus, comme celui de la boxe, en est un bon exemple. L’équipe de production de La ligne brisée a tout mis en oeuvre pour déstabiliser son auditoire au maximum. Vous imaginez la surprise de voir un Guillaume Lemay-Thivierge (Ramdam) et un David Boutin (Rumeurs) transformés en véritables machines de guerre, tout de muscles et de cicatrices ? De les voir se battrent contre de véritables boxeurs professionnels (sans employer de doublure) ? Et que le résultat soit digne de productions américaines ? Peut-être que le Québec représente un petit marché, mais les ressources dont il dispose sont d’une qualité remarquable (acteurs, réalisateurs, techniciens). Espérons seulement que d’autres productions tenteront l’expérience de se lancer dans le vide, comme l’a fait Louis Choquette et son équipe, puisque franchement, ça fait du bien.

samedi 8 mars 2008, par Patricia Roy

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