L’instauration de la nouvelle orthographe ne fait pas l’unanimité. 2 000 mots voient leur orthographe rectifiée. Dans la population, peu de gens sont vraiment au courant – et bien peu s’en soucient ! Chez les intéressés, les étudiants, enseignants, rédacteurs, journalistes, écrivains et auteurs, une polémique est née.
Hé ! Guillebert, or est fole prouvée,
S’en vo merci ne se met maintenant !
Quant on fait tant que sa dame est gabée,
Dites vous dont c’on aime plus formant ?
N’est mie amours ou l’en va mal quérant,
Dont sa dame porroit estre blasmée.
Nulz ne le fet qui aime loiaument.
Le français a beaucoup évolué : cet extrait du Jeu Parti, entre Guillebert de Berneville et le Duc de Brabant, date de l’ère moyenâgeuse ! Une langue doit être mouvante, doit s’adapter aux gens qui l’utilisent et ne doit surtout pas être source de conflits, ni d’embêtements. Selon certains, les complications, souvent inutiles, empêchent le français d’être malléable, et nuit au plaisir d’écrire.
La langue est mouvante, soit. Peut-être est-elle trop compliquée et peut-être est-il difficile de l’apprendre et de l’écrire correctement. Est-ce pour cette raison qu’il y aurait au Québec 56% de gens plus ou moins analphabètes ? Contre 3 sur 10 au Canada ? Peut-être… Mais ne sommes-nous pas en train de baisser les bras devant l’adversité ? Le français est une langue riche, complexe, qui mérite qu’on y mette un effort. Laissons le temps faire son travail, il le fait si bien. Sans s’en rendre compte, tranquillement, cunnilinctus est devenu cunnilingus. Phantasme s’écrit maintenant fantasme et Colombie-Britannique est plus courant que Colombie britannique. Pourtant, les deux termes de ces cas sont acceptés. La mouvance d’une langue se fait graduellement, de décennies en décennies. Mais n’est-ce pas la tendance actuelle de vouloir précipiter les événements ?
Si les mots sont ce qu’ils sont, aussi compliqués qu’ils puissent l’être, il y a une raison. Une raison purement étymologique. Pourquoi le « gt » dans le mot doigt ? Pourquoi ne pas l’écrire phonétiquement, « dwa », ou plus simple encore, « doa », ce serait moins ardu ! On ferait moins de fautes ! On doit le « gt » à la racine latine du mot, digitus, avec un g et un t. De même pour le p du sculpteur, puisé de sa racine latine : sculpere. Tout comme khronos est la racine grecque des mots chronologie, chronomètre et chronique, entre autres. Nouvelle donne
Oui, tout ceci ajoute de la complexité aux mots. En fait, la nouvelle orthographe tente surtout de simplifier les mots comportant un trait d’union, des accents inutiles, des pluriels bizarres. Ont-ils raison ? Qui suis-je pour le savoir ? Ce qui me dérange le plus, c’est l’ambiguïté –ou ambigüité ? – que les autorités en la matière permettent. Le Ministère de l’Éducation belge précise, en 1990, que « chacun a le droit d’utiliser les différentes graphies », et ajoute que « les deux orthographes auront à coexister et seront acceptées ». Allons donc ! Est-ce qu’en mathématique, on accepte que 1+1 égalent 2, et que 1+2 égalent aussi 2 ? Est-ce qu’en chimie, on accepte à la fois H2O et HO2 pour le même résultat, l’eau ? Pas du tout ! C’est illogique !
D’accord, je veux bien accepter l’idée que nous sommes en train de brasser les cartes, de les mélanger pour mieux les redistribuer. Soit. On a crié haut et fort que l’on pouvait maintenant dire des chevals sans être sanctionné. Des chevals ? Voyons donc, mes amis, c’est ridicule ! Je sais, ce n’est pas une idée pigée dans la nouvelle orthographe. J’essaie de faire valoir un point de vue. Suivez moi bien. On propose chevals en conservant chevaux, que la compétition débute et que le meilleur gagne ! Proposons nénufar, naitre, gite, gouzigouzi, hotdog, majong, in extrémis, évènement, croute, chichekébab, bluejean, vingt-et-un-mille-deux-cent-cinq-et-cinq-huitième ! Décidez, bonnes gens de ce que vous voulez garder ! Entre deux mots
Le débat m’intéresse. Vous le savez, je ne suis pas du genre à prendre férocement position, je ne monte pas aux barricades. J’attends. J’observe et j’attends. Je n’aime pas le statu quo, l’immobilisme. Je n’aime pas non plus la rapidité inconsciente, souvent inconséquente. En fait, je suis québécois. Eh oui ! L’idée générale est d’accepter pour ne pas refuser, et de refuser pour ne pas accepter. Le fameux bémol, quoi !
Qu’en pensent les autorités ? Le Petit Robert 1 mentionne une rectification sur deux. Marie-Éva de Villers, et son Multidictionnaire, ne retient que certaines rectifications, différentes de celles du Larousse. L’Université du Québec à Montréal enseigne et accepte conjointement les deux formes. À l’Université du Québec à Trois-Rivières, les rectifications ne sont par contre qu’évoquées dans un des cours de français. L’Université Laval, quant à elle, accepte les deux graphies dans les travaux d’étudiants, mais elles ne doivent pas se chevaucher. C’est un, ou c’est l’autre. Personne ne s’entend, tout le monde fait ce qu’il veut !
Je suis aussi rédacteur. L’orthographe, les mots, c’est mon gagne-pain. C’est une passion et, je l’admets, n’en déplaise à certains, j’ai une certaine facilité avec ça. La complexité fait l’art. Le travail fait la notoriété. En simplifiant à l’excès, on tue la beauté des mots. Bref, on nivelle – nivèle ? – par le bas. Et ça, mes chers lecteurs, il n’y a rien de pire que d’aller vers la facilité pour l’avancement d’une société. Remarquez, en parlant d’art et de société et pour relancer le débat, c’est Voltaire qui claironnait que « l’écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est »…










