L’âge des ténèbres porte bien son nom. En effet, le dernier film de Denys Arcand brosse un portrait bien sombre de notre société en y dressant la liste de tous ses maux. Pulvérisé par la critique, le dernier projet de Arcand comporte malgré tout une qualité rare ; celle d’amener le spectateur à une profonde réflexion. Il est toutefois malheureux que ces questions portent à la fois sur l’avenir de notre société et sur l’avenir cinématographique du réalisateur...

Jean-Marc est malheureux. Il habite dans un quartier bourgeois avec sa femme, pour qui il ne ressent plus que de la haine, et ses deux filles léthargiques en pleine crise d’adolescence. Ayant délaissé ses ambitions professionnelles pour un poste « confortable » de fonctionnaire, ce dernier travaille dans les bureaux du gouvernement où sa tâche consiste à entendre les plaintes de citoyens lésés dans leurs droits qui s’apprêtent à entrer en guerre contre la machine gouvernementale. Détestant sa vie, Jean-Marc se réfugie dans un monde de fantasmes où enfin il réalise ses rêves les plus fous. Trouvant de plus en plus ardu de concilier ces deux aspects de son existence, celui-ci devra faire des choix s’il veut reprendre le contrôle de sa vie.
La réalisation que nous sert Arcand dans L’âge des ténèbres en est une plutôt sobre. Nous ayant habitué à une esthétique plaçant à l’avant-scène personnages et scénario, le réalisateur s’éloigne que très peu des sentiers battus. Toutefois, on sent qu’il a eu l’envie de s’éclater un peu en ajoutant quelques touches de couleurs à son film. De là sans doute l’intégration de scènes oniriques. Introduites dès les premières minutes du film, ces rêveries éveillées, d’abord sympathiques, s’amoncellent à un tel rythme qu’il en vient difficile de reprendre son souffle. D’une Caroline Néron donnée en sacrifice à un cannibale au plateau de tournage français de Tout le monde en parle, ces détours, beaucoup trop nombreux, ne contribuent qu’à ralentir la cadence déjà déficiente du film. Ce qui au départ semblait ingénieux afin de démontrer le décalage du personnage avec son environnement devient vite lassant et semble davantage conçu pour faire rire le spectateur que pour le situer par rapport à la quête réelle du personnage.

Nous ayant également accoutumés à des scénarios solides et cinglants, Arcand semble avoir perdu sa verve d’antan. Extrêmement pessimiste, ce scénario, qui soulève malgré tout des pistes de réflexions intéressantes, mise davantage sur le ton (cynique à souhait) que sur une construction efficace ayant un objectif clair. Allant en tous sens, le réalisateur passe en revue tout ce qui a fait la manchette des dernières années. Il effleure au passage des sujets aussi épineux que le 11 septembre, les accommodements raisonnables, la rage au volant, l’hyper sexualité des jeunes, les tueries dans les écoles, le vieillissement de la population, les changements climatiques et j’en passe. Manifestement, Arcand n’a que faire de l’expression « trop c’est comme pas assez » et son film s’en ressent. Vertiges et étourdissements sont au rendez-vous avec cette pluie de malheurs qui tapissent la trame de fond du récit.
Autre grave erreur : des emprunts cinématographiques et littéraires si peu subtils qu’ils évoquent davantage la maladresse que l’hommage. Croisement entre 1984 de G. Orwell et American Beauty de S. Mendes, ces deux œuvres ne sont pas évoquées dans L’âge des ténèbres, mais bien rapportées de façon intégrale. Comment un réalisateur de la trempe de Arcand peut nous proposer des lieux communs aussi célèbres que ceux élaborés dans 1984 ? Décors gris et tristounets qui minent le moral des troupes, l’enrayement de certains mots du dictionnaire afin de contrôler la populace, surveillance accrue des fonctionnaires… Tout y est. Si seulement il s’en était tenu à cela. Arcand ajoute l’insulte à l’injure en nous présentant la version 2007 du film American Beauty. C’est sans vergogne qu’il ressasse l’histoire du fonctionnaire looser marié à une agente immobilière complètement folle qui couche avec son patron, de son adolescente qui taille des pipes au voisin, d’un quartier où toutes les maisons sont identiques et où chaque individu vit les mêmes drames quotidiens. À cela s’ajoute, tenez-vous bien, une scène cochonne dans la douche ! Évidemment, on peut adhérer à cette théorie qui veut que tout ait déjà été dit, mais serait-ce trop demander de ne pas nous refiler inlassablement les mêmes histoires ?

À ces manœuvres indignes de Arcand s’ajoute l’impression de voir un réalisateur en deuil de ses accomplissements passés. Impossible de visionner L’âge des ténèbres sans que nous reviennent en tête des passages du Déclin et Des invasions Barbares. Même critique sociale, même ton cinglant, mais beaucoup moins d’assurance dans le traitement. Même le personnage de Pierre Curzi y est ressuscité l’espace de 5 minutes. Arcand, qui semble prisonnier de son propre personnage, a fixé la barre trop haute avec ce projet et malheureusement, il s’y est barré les pieds. Dommage puisque encore une fois, le réalisateur s’est entouré des meilleurs. On y retrouve un Marc Labrèche tantôt touchant, tantôt pathétique, mais toujours très juste dans son interprétation (magnifique scène du décès de sa mère). Sylvie Léonard, qui semble avoir développé un nouveau casting de carriériste enragée (Ma tante Aline) livre la marchandise avec toujours autant d’aplomb. Bref, une distribution du tonnerre (sauf pour la mémé aux p’tites pilules bleues d’Uniprix), mais un scénario sans colonne que nul ne pourra sauver.

L’âge des ténèbres est un film raté, certes. Toutefois, son visionnement plonge le spectateur dans une intense réflexion que de nombreuses œuvres, plus réussies, ne sont pas à même de provoquer. Préoccupé après le visionnement, le spectateur n’aura d’autre choix que de s’arrêter un instant et de faire le bilan de son mode de vie. Malheureusement, il sera également amené à s’interroger sur cette tentative ratée du réalisateur. Comment Denys Arcand a-t-il pu commettre des erreurs aussi flagrantes ? Où voulait-il en venir ? Est-il condamné à refaire le même film, encore et encore ? Pourquoi porte-t-il encore la moustache ? Malgré tout, il semble important d’aller voir L’âge des ténèbres pour s’en faire sa propre idée. S’il n’est pas réussi, ce film n’en est pas moins fascinant de par ce qu’il soulève.