Joe Sacco

Artiste ou journaliste ?

Difficile de définir Joe Sacco comme un artiste ou un journaliste, puisque son œuvre de bédéiste a su si bien mélanger ces deux professions qu’il s’est mérité la reconnaissance de ses pairs journalistiques autant que dans le monde de la BD pour l’excellence de ses œuvres.

Difficile de définir Joe Sacco comme un artiste ou un journaliste, puisque son œuvre de bédéiste a su si bien mélanger ces deux professions qu’il s’est mérité la reconnaissance de ses pairs journalistiques autant que dans le monde de la BD pour l’excellence de ses œuvres.

Biographie

Joe Sacco, né à Malte en 1960, a grandi aux Etats-Unis et a complété un baccalauréat en études journalistiques à l’université de l’Oregon en 1981. Après avoir collaboré à titre de dessinateur pour plusieurs journaux étudiants, travaillé chez Fantagraphics et vécu à Berlin pendant deux ans en vivant de son dessin (en illustrant notamment des posters de groupes de musique alternatifs underground), Il passe quelques mois, de 1991 à 1992, dans la bande de Gaza en Palestine. Il retourne à Portland dans le but de communiquer son expérience sur le terrain.

sacco par lui-même

Le résultat de son voyage en territoire de guerre, Palestine, est depuis lors devenu l’un des romans graphiques les plus célébrés et appréciés de l’histoire de la BD américaine. Autant les critiques d’art que les journalistes politiques ont vanté la qualité du travail de Sacco, qui a su mettre en images et en mots une des crises politiques les plus délicates et complexes du 20e siècle à un tel point que Palestine figure au programme de nombreux cours de sciences politiques dans les universités américaines.

Le second conflit couvert par Sacco, celui de l’ex-Yougoslavie, donnera lieu à trois œuvres différentes : Safe Area Gorazde, War’s End et The Fixer. Encore une fois, ces romans graphiques seront chaudement accueillis par la critique, et The Fixer, dont la nature davantage narrative que journalistique (il y relate sa relation avec Neven, un « Fixer » dont la profession est de guider les journalistes de guerre sur les lieux du conflit) permet de pleinement apprécier les qualités d’écriture et de construction narrative de Sacco, constitue à ce jour l’une de ses plus grandes réussites.

Outre quelques ouvrages dont la publication est annoncée pour les prochains mois, et la réédition de sa « période allemande », Sacco a offert son talent à de nombreux journaux et magazines (vous pouvez d’ailleurs lire un court récit qu’il a composé au sujet de l’Irak à cette addresse)

Style et pratiques

Sacco pratique un style graphique très proche du cross-hatching, qui consiste à croiser des traits à une distance variable afin de donner une densité et une profondeur supplémentaires à ses dessins. Ce travail de moine permet de créer des effets d’ombrage extrêmement impressionnants qui donnent une texture remarquable à ses dessins. De plus, la précision de son trait permet de constituer des physiques très détaillés à ses « personnages », reconstitués soit à partir d’une mémoire bien nourrie ou de photographies. Ses dessins peuvent cependant se déployer à leur plein potentiel lorsqu’il présente des panoramas de lieux de combats ou de sites démolis par les actions de guerre. La brutalité d’un paysage dévasté, qui peut perdre de sa réalité lorsque reproduite par une photographie dans le journal ou dans un écran de télévision, reprend toute son ampleur sous le crayon de Sacco.

Au fil des publications, son intégration des textes aux images, d’abord laborieuse, est devenue de plus en plus contrôlée et fluide, au point d’offrir une expérience de lecture autant agréable que dynamique. Ses mises en page, d’abord inspirées par un psychédélisme proche des cartoonist de la vague des comix underground, ont ensuite évolué pour atteindre un meilleur contrôle de l’espace et de la répartition des cases, ce qui a non seulement amélioré la lisibilité de ses planches, mais a également contribué à créer des atmosphères et des rythmes seyant mieux à son propos.

des cadavres

Hormis l’aspect graphique de ses œuvres, ce qui démarque Sacco des autres bédéistes est cette approche journalistique qui lui est caractéristique. Les sujets de ses œuvres, des conflits armés aux ramifications nombreuses qui auraient pu désarçonner un lecteur ignorant tout de ces situations politiques, sont présentées avec suffisamment de profondeur pour en comprendre les grandes lignes, sans jamais tomber dans une complexité exacerbée. La recherche bibliographique et sur le terrain effectuée par Sacco lui permet de mettre en scène ses histoires avec un réalisme et une sincérité beaucoup plus près du grand reportage que du buletlin de nouvelles de six minutes expédié à la hâte sur les ondes aux de nouvelles de 10 heures.

Même s’il applique une rigueur journalistique dans sa présentation des faits, Sacco ne se prive pas de livrer les opinions des gens qu’il a interviewé et côtoyé pendant des mois, allant même parfois jusqu’à laisser transparaître sa propre subjectivité dans certains passages de ses œuvres. Il témoigne donc de son expérience à travers celle des autres, permettant ainsi au lecteur de considérer le travail de journaliste qu’il a accompli autant que l’expérience humaine qu’il a vécu au travers de ce travail.

L’œuvre de Sacco démontre avec éloquence l’une des possibilités d’emploi de la BD, à la fois comme médium de communication et comme art, au travers de ses récits journalistiques et de ses expériences de vie. Une double page contenue dans Safe Area Gorazde, intitulée Can you live with the Serbs again ? démontre la double nature de l’œuvre de Sacco. Tout d’abord, les réponses offertes à la question de Sacco sont un bel exemple de la pluralité d’opinions que peut susciter l’expérience de guerre chez la population qui en subit les conséquences, le tout dans une mise en page compartimentée de manière irrégulière qui atteste bien de la grande différence entre ces opinions. De plus, le fait que la plupart des répondants aient apparu plus tôt dans le roman graphique et qu’on ait découvert leur histoire, tout comme leur quotidien, ajoute une profondeur à leurs propos puisqu’ils ne constituent pas uniquement une collection de visages, étant plutôt reconnus comme des « personnages » issus de la réalité.

Bibliographie Sélective

Palestine : L’œuvre qui a fait connaître Sacco est un portrait complexe, touchant et véridique de la vie des habitants palestiniens peu après la seconde Intifada du début des années 90. Les témoignages des habitants et les mises en situation politiques s’alternent brillamment, proposant ainsi une lecture qui ne devient jamais trop lourde, bien que l’abondance des histoires d’horreur et de paysages dévastés puissent donner le vertige. Déjà, dans sa première œuvre, Sacco n’hésite pas à se placer au centre de certains de ses récits, notamment dans un épisode plutôt drôle où il relate comment il a failli assister à une attaque de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, se demandant par la suite si il est réellement déçu de ne pas avoir entendu des balles siffler à ses oreilles. Probablement la meilleure œuvre pour découvrir l’artiste et le journaliste.

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palestine
un exrait de Palestine

The Fixer : Un peu en rupture avec ses récits de guerre, The Fixer nous présente l’histoire de Neven, un « mercenaire de l’information » qui collabore avec des journalistes afin de leur permettre d’accéder à des endroits plus difficile d’approche. Au-delà de la présentation sommaire du conflit dans les Balkans où Sacco a rencontré Neven, c’est surtout un portrait touchant d’un homme sans scrupules, légèrement mythomane, désespéré et néanmoins attachant que Sacco propose, en plus d’explorer la relation de celui qui était d’abord pour lui un contact professionnel mais avec qui il a peu à peu développé une relation d’amitié. De plus, c’est le roman graphique de Sacco le plus abouti au niveau du contrôle graphique des images et de la mise en page. La construction narrative de son récit est d’un contrôle absolument impressionnant.

Pour une bibliographie complète de ses œuvres, je vous dirige vers les espaces qui lui sont consacrés dans les sites des deux éditeurs pour lesquels il travaille, Drawn and Quarterly et Fantagraphics.

Aussi, Fantagraphics a annoncé qu’ils allaient finalement fournir une réédition à couverture rigide de Palestine, édition améliorée qui va inclure des croquis dessinés par Sacco pendant son passage en Palestine, des retranscriptions intégrales de certaines de ses entrevues, et des photographies dont il s’est inspiré lors de la création de son roman graphique. Je vous en ferai une critique dès qu’il me parviendra ! L’éditeur annonce une parution pour juillet, mais on peut s’attendre à un délai supplémentaire…

dimanche 8 juillet 2007, par Gabriel Tremblay Gaudette

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