Thomas Harris nous offre un quatrième service dans la vie d’Hannibal Lecter. À mi-chemin entre les expressions « mettre de l’eau dans son vin » et « étirer la sauce », le plat de résistance manque certainement de consistance.
Après Hannibal en 2001, plusieurs avaient annoncé la mort du docteur psychopathe et cannibale. C’était sans compter sur la ténacité de Dino De Laurentiis, le producteur mythique qui nous a déjà offert King Kong, Conan et Dune. Il nous radota l’histoire de Red Dragon (avec le concours du toujours inintéressant Brett Ratner), malgré que Michael Mann nous en ait offert une version très acceptable quinze ans plus tôt. Et pour rendre le personnage le plus insipide possible, De Laurentiis remet ça, cinq ans plus tard avec ce fade récit sur les origines du Dr Lecter. S’il restait un peu d’intérêt et/ou de mystère autour du psychopathe-gentleman (ce dont je doute), c’est maintenant terminé pour de bon.
Lithuanie, 1944. Hannibal, un jeune garçon tranquille, doit quitter le château Lecter avec toute sa famille quand les combats entre Allemands et Russes se font trop menaçants. Ils se réfugient dans une cabane en bois, et après la mort accidentelle de ses parents, Hannibal voit sa petite soeur se faire manger par une bande de soldats affamés qui se cachent des Soviétiques. Dans un concours de circonstances fort pratiques, Hannibal est épargné, les mangeurs de petites filles s’échappent et le château familial est transformé en orphelinat où le jeune garçon passera son adolescence en feignant le mutisme. Maintenant un jeune homme ténébreux, Hannibal (Gaspard Ulliel) s’échappe du bloc de l’Est et se réfugie chez sa tante japonaise (Gong Li) en France, où il étudiera à la faculté de médecine. Le film se transforme alors en une vendetta des plus ordinaires, alors qu’Hannibal traque ceux qui ont digéré sa petite soeur.

- Gong Li et Gaspard Ulliel
En essayant de justifier les excès gastronomiques de Lecter par un traumatisme d’enfance grotesque, les responsables d’Hannibal Rising ont dépouillé le personnage de toute sa saveur. Les explications fournies sont d’une banalité navrante, se rapprochant davantage à l’exploration psychologique d’un tueur élaboré pour un épisode de CSI, mais étalé sur deux heures. La simplicité narrative dénature tout le travail que Thomas Harris avait pris soin d’élaborer dans ses trois ouvrages précédents. Le charme insaisissable du tueur séduisant de The Silence of the Lambs a disparu. La cruelle poésie du monstre qui sent le jasmin de Hannibal s’est envolé. Hannibal Rising c’est un peu comme une éructation de vomi après un festin. C’est la bouchée de trop qui vous fait regretter votre assiette de Tiki-Ming qui pourtant, jusque-là, vous satisfaisait pleinement.
Gaspard Ulliel (Un long dimanche de fiançailles), malgré une présence intéressante, n’arrive pas à nous faire oublier qu’il imite Anthony Hopkins. Ses regards faussement profonds sont risibles et ses répliques qu’on veut nous faire croire déstabilisantes sonnent faux et ne convainquent personne. Gong Li (2046) semble voguer sur un nuage de codéine tellement son jeu est vaporeux et, aussi inconcevable que cela puisse paraître, elle nous apparaît complètement absente malgré sa beauté diaphane. Ajoutez au tableau les avaleurs d’enfants dont les personnages ont l’épaisseur et les motivations des méchants dans Home Alone et le repas est définitivement gâché.

- Gaspard Ulliel en Hannibal Lecter
La réalisation de Peter Webber (Girl with a Pearl Earring) demeure honnête, mais comme elle ne sert qu’à appuyer des situations auxquelles on ne croit pas, l’exercice est futile et raté. Le tout, quoique bien léché et enrubanné d’une musique envoûtante par Shigeru Umebayashi, n’est qu’une colossale perte de temps pour tout le monde. Le récit est d’un ennui gênant et l’intrigue voltige d’un cliché à un autre jusqu’à la résolution qui nous laisse forcément sur notre faim tellement elle est convenue.
Thomas Harris s’autoparodie sans vergogne et le résultat n’est qu’une copie bien pâle, presque transparente, de ses œuvres précédentes. J’aimerais croire que le roman vaut davantage le coût (c’était le cas pour Hannibal et Red Dragon), mais l’ensemble sent trop l’offensive de marketing pour m’inspirer confiance. J’en resterai donc là pour les aventures du Dr Lecter, avec la béatitude niaiseuse de quelqu’un qui a trop mangé dans un buffet chinois.











