Après sept longues années, Milos Forman nous propose enfin son dernier opus : Goya’s Ghosts. Ce réalisateur doit sa réputation à ses critiques des idéologies, que ce soit celle promue par les institutions psychiatriques dans One Flew Over the Cuckoo’s Nest ou les valeurs puritaines avec The People VS Larry Flint. Forman, se penchant maintenant sur les abus du Clergé, offre un cru acidulé sur fond de Révolution Française, laissant un goût amer dans la bouche.

Le film tourne autour de trois personnages, soit le peintre espagnol Goya (Stellan Skarsgrad), une de ses muses Inès (Nathalie Portman) et le frère Lorenzo, magnifiquement interprété par Javier Bardem (The Sea Inside). Peintre du Roi et artiste admiré, Goya produit aussi des gravures circulant librement dans les rues, qui affichent l’absurdité de la Foi, des dévots et des autorités ecclésiastiques. Ces dernières chargent le frère Lorenzo de nuire au travail de l’intouchable artiste. C’est ainsi que refusant de manger du porc au cours d’un repas au restaurant, Inès est convoquée au Saint-Office. Après avoir été « questionnée », mot doux signifiant torturer, elle avoue faire la pratique du judaïsme, la confinant ainsi dans un cachot. Goya apporte son aide en convoquant le frère Lorenzo à un souper avec le père de la jeune fille. Celui-ci fait subir le même « questionnement » à l’homme d’Église, tout en lui faisant signer un papier absurde indiquant qu’il est… un singe. Suite à cet épisode, le frère Lorenzo ne peut obtenir la libération de Inès et est contraint de fuir le pays.
Forman nous propulse ensuite 15 années plus tard, en pleine guerre napoléonienne. L’envahisseur français se targue de libérer les citoyens d’Espagne du joug des institutions religieuses. Mais peut-on parler de libération lorsque les soldats tuent les hommes et violent les femmes aux quatre coins du pays ? La sécularisation soudaine du pays vide la prison ecclésiastique de Madrid, libérant Inès dans les rues à la recherche de sa famille. La suite du film ne contient qu’une lassante enquête sur l’enfant illégitime de Inès et de Lorenzo. Celui-ci refait surface en tant que commissionnaire des Français pour juger les hommes d’Église. Le ressac de cette invasion entraîne la restauration au pouvoir des autorités cléricales, remettant Lorenzo dans la position de l’accusé. Jugé pour hérésie, le dirigeant religieux lui offre de se repentir pour sauver sa vie. Suite à son refus catégorique, la scène finale dépeint sa mort atroce sous les yeux de ses amis. Maintenant sourd, le peintre Goya assiste au spectacle désolant de l’échange du pouvoir entre les autorités Française, Espagnoles et religieuses, laissant le peuple dans une souffrance sans égal.

Avec Goya’s Ghosts, Forman continue de marteler les autorités qui clament faire régner l’ordre et la loi. Dans One Flew Over the Cuckoo’s Nest, c’est la science et tous les médecins qui en prennent pour leur rhume, tandis que The People VS Larry Flint questionne le bon goût et sa limite. La critique virulente des autorités, qu’elles soient religieuses, politiques, ou autres, se maintient dans une esthétique où l’absurdité prend tout son sens. La méthode de « questionner », la signature d’un singe, ou la « libération » de l’Espagne par les Français, obéissent au style du réalisateur, créant une ambiguïté dans les relations que le peuple entretient avec ceux qui détiennent le pouvoir. Les scènes avec le Roi d’Espagne (Randy Quaid) sont tout simplement délectables. Dans une partie de chasse arrangée d’avance, le monarque souligne allègrement la stupidité dans laquelle lui-même baigne. Pour Forman le ridicule ne tue pas, bien au contraire le cinéaste prouve que l’on peut s’en servir comme arme de subversion.

La deuxième moitié du film, qui décrit la libération d’Inès et sa recherche de son enfant, se révèle beaucoup moins captivante. Bien que le film ne soit pas une biographie sur le peintre, mais sur la relation qui relie les trois protagonistes, la résolution de cette quête ne développe pas le commentaire social construit précédemment. Toujours est-il que cet enfant illégitime réapparaît par hasard à Madrid, occupant le métier de prostituée et que Lorenzo ne veut pas vraiment la revoir puisqu’il est maintenant marié et père de trois enfants. La concentration sur les relations entre les trois personnages, au contraire d’un seul protagoniste, plonge le film dans une phase un peu amorphe. Ce n’est qu’avec la restauration du Clergé, à la fin, pour condamner à mort l’ex-frère dominicain que le style absurde du cinéaste refait surface une dernière fois.
Bref, cette deuxième partie du film, ne réussissant pas à garder la même teneur que la première, sape le tout. Le changement d’approche qu’implique la banale recherche d’un enfant disparu n’arrive tout simplement pas à soutenir l’intérêt pour le reste du long métrage. Sans être de la trempe de Amadeus (il faut avouer que c’est un peu difficile), Goya’s Ghost de Milos Forman a le mérite d’employer, du moins pendant un moment, un style subversif rafraîchissant.











