Pour la petite histoire, Will Eisner a été et demeure l’un des bédéistes américains les plus influents et créatifs de l’histoire. Pendant la deuxième guerre mondiale, il publie les aventures de The Spirit, justicier revenu des morts qui est la terreur des criminels et la source de désir de nombreuses femmes. Après un retrait temporaire du monde des comics où il se consacre à la création de BD éducatives, il frappe un grand coup et fait paraître A Contract With God, ouvrage qu’il qualifie de Graphic Novel, terme qui fait sa première apparition et qui créé un genre en expansion fulgurante depuis. Son ouvrage Comics & Sequential Art, qui traite de la nature et des éléments du médium de la BD, est reconnu unanimement comme l’un des plus pertinents essais sur le sujet à avoir été publiés. Ce n’est pas pour rien que l’un des plus prestigieux prix à être décernés annuellement dans le monde de la BD porte son nom : le Eisner award.

Dans les années 70, Eisner prend sous son aile un jeune bédéiste plein de potentiel du nom de Frank Miller. Le considérant comme son successeur légitime, il lui inculque des principes théoriques et une éthique de travail qui amèneront le jeune Miller à devenir à son tour l’un des bédéistes les plus influents de la BD américaine. Les deux hommes ont entretenu une profonde amitié jusqu’à la mort de Eisner.
Ce qui faisait la particularité d’une série comme The Spirit ne tenait pas aux scénarios : pour bien menés et écrits qu’ils aient pu l’être, ceux-ci appartenaient à un genre, l’intrigue policière, qu’il était difficile, voire impossible de renouveler. C’était plutôt un dessin expressif et frisant parfois avec la caricature, un usage intelligent de la séquentialité inhérente à la BD et surtout, des mises en pages extraordinairement inventives qui rendaient les aventures de The Spirit si attrayantes.
C’est pourquoi un projet d’adaptation cinématographique du héros de Eisner me semble extrêmement douteux : dépouillé de ses caractéristiques bédéesques, les aventures de The Spirit pourraient être très banales. Les récits humoristiques de Eisner n’auront peut-être pas le même impact, et les personnages féminins si séduisants sous la plume de Eisner nécessiteront des actrices à la sensualité époustouflante. L’affiche du film, dessinée par Frank Miller dans un style clairement inspiré de Sin City, laisse présager un changement de ton un peu louche.

Quand même, il ne faut pas crier au sabotage tout de suite. D’abord, si il y a une personne qui peut s’autoriser à faire un film sur The Spirit, c’est bien Miller, en raison de sa liaison étroite ... professionnellement parlant... avec Eisner, quoiqu’on est en droit de se demander pourquoi le projet n’a vu le jour qu’après la mort de celui-ci. Aussi, et surtout, le film permettra peut-être de faire connaître et reconnaître l’artiste important qu’est Will Eisner à une nouvelle génération de lecteurs.
P.S. Samuel Jackson est préssenti pour interpréter le nemesis de Spirit, the Octopus. Considérant la qualité des derniers films dans lesquels il a joué, il y a de quoi être nerveux...











