Formule numéro 1

Départ canon

La bande dessiné a sa revue sérieuse et accessible, professionnelle et ludique, respectable et aventureuse.

Il était à peu près temps que la BD québécoise ait droit à sa revue spécialisée. À mi-chemin entre un Comics Journal pour ses articles de fond, analyses d’oeuvres, essais et entrevues, et un Éprouvette pour l’apport important de bédéistes (unis pour cette fois sous le thème pour le moins inusité de "bière et ours !"), la revue à parution intempestive de Mécanique Générale est un véhicule très respectable du foisonnement du 9ème art au Québec, tant par ses réflexions que par ses productions.

Il était vraiment temps que le patron de l’écurie MG, Jimmy Beaulieu, somme son équipe de se mettre au boulot pour monter un bolide de diffusion assez compétitif pour rouler avec les pros. C’est chose faite : bien qu’il puisse être considéré comme un prototype, Formule numéro un démontre tout le potentiel d’une telle entreprise et, surtout, toute la qualité d’artisans et de penseurs disponibles pour mettre sur la route une revue sérieuse et accessible, professionnelle et ludique, respectable et aventureuse.

Formule offre à son lecteur une grande variété de sujets et de lectures dans son premier numéro. Dans la section articles, on retrouve un éditorial de Beaulieu (qui, tout en se plaignant de la nécessité constante de devoir établir la respectabilité du 9ème art, en fait la preuve de manière convaincante en quelques paragraphes seulement), une analyse très fouillée de l’oeuvre de Luc Giard, un panorama des premières BD de l’histoire du Québec, une réflexion sur liens entre cinéma et BD par David Turgeon, un article pédagogique des plus intéressants par Jacques Samson, une entrevue avec OBOM et un article de Sylvain Lemay sur la BD historique. Dans la section créations, plus d’une douzaine de bédéistes nous proposent leur vision d’un récit impliquant ours et bières, avec des résultats assez inattendus, variant entre les questionnements métaphysiques d’un ours, la quête mystérieuse de créatures évoluant dans un univers de science-fiction, un moment où le malaise s’installe dans un bar entre un ours et une damoiselle et encore d’autres, tous pas piqués des vers.

La disparité des articles de la première section est intéressante, mais il est certain que le lecteur moyen ne portera pas un intérêt égal à tous les essais. Il serait moins pertinent de lire la savante analyse de l’oeuvre de Giard conduite par Jean-Marie Apostolidès si on n’est pas familier avec celle-ci, de même que pour l’entrevue avec OBOM. L’article historique de Michel Viau est des plus intéressants, malheureusement les extraits des planches qui l’accompagnent sont pratiquement illisibles (problème qui est imputable à la qualité des originaux plutôt qu’à la reproduction, à mon avis). La réflexion de David Turgeon est fort intéressante mais elle semblait un peu tourner à la digression par moments. Évidemment, une revue collective ne peut être appréciée de manière intégrale, et tous et chacuns peuvent y trouver leur compte, mais je me demande ce qu’un Formule où la section théorique serait surdéterminée par le thème du numéro donnerait comme résultat.

Ce qui est le plus frappant avec la deuxième section de Formule, où les différents récits se succèdent, est de constater la variété incroyable de traitements du médium qui se côtoient. Si, dans la scène de bar de Catherine Genest, l’accent est mis sur le graphisme de chaque planche, l’histoire de Joe Beer de PisHier se joue principalement dans le texte, et le récit au rythme envoûtant de Barnaby Ward fait un contrepoids intéressant aux deux pages brèves et très efficaces de Sébastien Trahan. La multitude des pratiques artistiques, des techniques de dessin et d’écriture, d’emplois de la mise en page et d’intentions sous-jacentes qui se manifestent dans les oeuvres inculses dans ce premier numéro de Formule fournissent une démonstration spectaculaire des possibilités variées du médium qu’est la bande dessinée.

En gros, les échos de paddock transportent une rumeur unanime : le véhicule développé et assemblé par l’écurie Mécanique Générale est doté d’un moteur puissant, piloté par un as et peut compter sur une équipe de techniciens et d’ouvriers hors-pair. Il devrait prendre de la vitesse à mesure qu’il accumulera les tours de piste. Sa silhouette est peut-être à revoir (je dois admettre que le bock de bière rempli de pelage d’ours ne m’a pas convaincu et le logo ne me plaît guère...) mais il n’y a pas de doute dans mon esprit que d’ici quelques saisons, Formule suvolera la piste et se méritera un drapeau à damier.

Formule 1
Éditions Mécanique générale
248 pages
noir et blanc ET couleur (ça dépend des pages)
Devrait être disponible partout. Sinon, cherchez-le, ça vaut la peine.

dimanche 25 novembre 2007, par Gabriel Tremblay Gaudette

P.-S.

Je m’excuse sincèrement pour les (trop) nombreuses allusions au sport automobile qui sont dispersées dans ma critique. J’aurais dû résister à la tentation, mais après quelques instants, j’ai craqué, et je ne pouvais plus m’arrêter.


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