Après La Vie de Jésus et L’Humanité, Bruno Dumont frappe encore une fois dans le mille avec un film qui ébranle jusqu’au plus fond de l’être. Amalgamant aussi bien la beauté de la nature et la laideur de la nature humaine, Flandres agit au même titre qu’un gaz toxique qui s’épand tranquillement dans l’air, nous emplissant insidieusement les poumons jusqu’à nous laisser là, pantois et le souffle court dès que se met à défiler le générique de fin. Préparez-vous ; cette œuvre coup-de-poing récipiendaire du prix du jury au 59e Festival de Cannes risque de vous mettre K-O.

Daniel est un fermier n’aspirant qu’à très peu de choses. Tout ce qui compte pour lui, c’est le bon fonctionnement de sa ferme et ses promenades quotidiennes avec son amie d’enfance, Barbe, avec qui il copule dans les champs boueux des alentours. Barbe, elle, s’ennuie tellement dans ce petit village du nord de la France que tout ce qu’elle trouve à faire pour passer le temps est d’offrir sa compagnie (pour ne pas dire ses services) à tous les rustres fermiers des environs souhaitant tirer un petit coup. Malgré leurs différences apparentes, ces deux êtres que tout semble séparer se trouvent liés par un amour aussi étrange qu’inexplicable, se rendant ainsi vitaux l’un pour l’autre. Mais voilà que cette routine monotone se voit chamboulée lorsque les garçons du village sont appelés à joindre les rangs de l’armée. Aussitôt arrivés en terre ennemie, ceux qui furent de simples fermiers se transforment en véritables machines de guerre ayant évacué toutes notions de bien ou de mal. Violant et tuant sans broncher, la troupe de soldats dans laquelle guerroient Daniel et ses compagnons démontre l’absurdité de la guerre et de l’effet néfaste qu’elle occasionne sur tous ceux la côtoyant.

Lent et froid, Flandres propose une étude de la nature humaine poignante, qui scie les jambes à grands coups de pessimisme. Scindé en deux parties distinctes, soit celle de la vie de village (Barbe) et celle de la guerre (Daniel), le film propose deux alternatives de la perte de soi et de l’effacement de ce qui fait de l’homme un être raisonnable. En fait, Dumont enraye complètement la notion de raison et ne capitalise que sur celle de pulsion. Tous déconnectés du monde dans lequel ils évoluent, les personnages semblent errer dans l’espace et dans le temps jusqu’à ce que quelque chose les ramène à la vie. Que ce soit le sexe, l’amour, ou l’amitié, tous ces beaux principes ne sont ici employés que dans l’esprit d’alimenter l’illusion que tout va bien (malgré l’évidence du contraire). Afin d’amener le spectateur à saisir sa démarche, Dumont y va d’une réalisation impeccable qui ne pouvait mieux coller au thème soulevé dans son film. Les longs plans statiques où seule la respiration des personnages fait office de trame sonore démontrent parfaitement la fixité des sentiments et l’ennui éprouvé par les protagonistes. Une ferme au loin, un personnage traversant une plaine enneigée, le son de la boue qui colle aux bottes ; le village s’enlise. D’un autre côté (celui la guerre), le réalisateur propose un paysage aux couleurs chaudes où cris et explosions motivent un montage nerveux entrant en profonde contradiction de ce qui fut établi préalablement dans la trame narrative. Sans jamais se sentir tout à fait concerné par l’action (ou la non-action) de par la distance qu’impose Dumont entre lui et les protagonistes, le spectateur assiste, impuissant, à la chute de deux êtres fragiles ne sachant à quels saints se vouer pour ressentir à nouveau.

Les contrastes ; voilà ce qui dérange le plus dans l’œuvre de Bruno Dumont. Que ce soit par cette jeune fille belle comme le jour qui consent à se faire culbuter par tous les fermiers édentés du village, par ce simple fermier qui, une fois loin de chez lui, se met à violer des femmes et tuer des enfants sans jamais se questionner, par ces visages sans expression durant l’amour, par ces relations interpersonnelles sans attachement véritable… Tout ce qui relève des manifestations du senti est, dans ce film, balayé du revers de la main pour plonger le spectateur dans une zone inconnue de l’âme humaine où plus rien n’a de sens. Mais alors, comment faire pour atteindre le public avec un jeu désincarné évoquant davantage des automates que des êtres sensibles ? La clé ; Adélaïde Leroux et Samuel Boidin. N’étant ni l’un ni l’autre des acteurs professionnels, la vérité et le naturel qui émane de leur jeu dérange par leur naturel et coule de source. « Ce ne sont pas des interprètes, mais plutôt des acteurs » de dire Bruno Dumont au sujet de Leroux et Boidin desquels il apprécie l’authenticité et l’absence du désir de performance. Préférant travailler avec des acteurs inexpérimentés, Dumont avoue s’inspirer grandement de leur personnalité afin d’établir celle de ses personnages.

Très dur, il faut avoir les nerfs solides pour visionner ce quatrième long métrage de Bruno Dumont. Bien qu’il soit évident que certains films de guerres soient plus explicites que ce que propose le réalisateur français, la véritable violence de Flandres en est une arborant un masque différent ; celle que les personnages s’infligent eux-mêmes, les poussant ainsi à un retour au primitif. Aussi délicat et risqué que puisse sembler le défi que s’est lancé Dumont avec ce projet, il va de soit d’admettre que ce dernier en est un magnifique qu’il faut absolument inscrire à sa liste d’incontournables de 2007.











