Les histoires contenues dans le recueil ont un fil conducteur ; elles contiennent toutes dans leur développement narratif une malédiction quelconque. Elles mettent en scène un personnage nommé Glenn Ganges, habitant paisible de la banlieue qui n’aspire à rien de plus que d’avoir un enfant avec sa femme, mais qui est trop songé pour son propre bien…
Curses contient une demi-douzaine d’histoires courtes et deux mini-histoires. Green Tea met en scène un récit fantastique du 18e siècle, Lost and found traite des enfants disparus et des réfugiés soudanais ; 28th street est une intrigue surréaliste à propos d’un ogre plumé ; The curse et Not sleeping together traitent d’ornithologie tandis que Jeepers Jacobs mélange théologie et golf…
C’est un tour de force qu’a accompli Huizenga en réussissant à prendre des sujets aussi divers et les tresser ensemble. Aussi, les thèmes abordés ne sont pas considérés à la légère ; Huizenga fait énormément de recherche afin d’être très réaliste et appuyé dans ses propos. Ce qui fait que ses textes sont extrêmement réfléchis et qu’une seule lecture s’avère largement insuffisante pour tout saisir et comprendre ce qui est proposé dans ces pages.
On pourrait peut-être penser que Curses est uniquement destiné aux intellectuels. Il n’en est rien ; bien qu’il soit évident que les gens qui voudraient lire un récit d’action ne seront pas servis par cette BD, la réflexion suscitée par les propos des personnages s’impose naturellement et il est possible de savourer cette œuvre sans se casser la tête outre mesure. Certains passages sont également écrits avec un humour très fin alors que d’autres se veulent très émouvantes sans jamais être livrées avec un ton larmoyant
En plus d’écrire des textes remarquables, Huizenga se révèle très habile avec son crayon quand vient le temps de dessiner. Son style s’apparente à l’école belge de la ligne claire (dont le chef de file est évidemment Hergé) mais là où l’auteur de Tintin était plutôt économe de ses traits, Huizenga n’hésite pas à bien remplir ses cases et dessine avec une précision époustouflante des personnages, des décors de banlieue et des paysages naturels. Ses images sont chaleureuses, expressives, limpides et somptueuses. La composition graphique est un autre des points forts de l’auteur de Curses. La mise en page est rarement éclatée, mais lorsqu’il se laisse aller, il compose des bijoux de créativité qui remplissent leur rôle et décorent vachement bien. Les passages surréalistes de 28th street sont vraiment remarquables à ce titre. Cependant, la palme de la meilleure composition revient à l’histoire Case 0003128-24, où un paysage naturel dessiné dans un style asiatique est parcouru d’une case à l’autre avec des transitions des plus habiles, des suivis fantastiques et des ruptures occasionnelles bien maîtrisées. Rarement ai-je vu une telle fluidité entre cases dans ma vie de lecteur.
Certaines des histoires sont en noir et blanc, d’autres incorporent des treillis de pointillés, une autre utilise un vert kaki de manière judicieuse et la plus longue histoire du recueil (Jeepers Jacobs) est en couleur. C’est la première fois que je voyais une histoire de Huizenga autrement qu’en noir et blanc et je ne suis pas déçu. Son emploi des couleurs est relativement conventionnel et il ne va pas chercher à provoquer des jeux chromatiques comme Chris Ware parvient à le faire. Il va sans dire que le résultat n’a pas la richesse d’un encrage en lavis (comme le maîtrise Lynn Varley, encriste pour Frank Miller) mais le choix des couleurs contribue au climat d’apaisement qui se dégage des dessins de l’artiste.
J’ai été assez généreux dans mes dernières critiques et je semble l’être encore davantage dans celle-ci. Ce n’est pas par indulgence que je suis prompt aux compliments : il se fait de la très bonne bande dessinée dans les dernières années et le média s’améliore constamment, principalement parce qu’une panoplie d’artistes très talentueux et à l’éthique de travail remarquable ont émergé dernièrement. La BD est résolument passée à l’âge adulte et les créateurs peuvent en toute légitimité présenter des œuvres matures et plus complexes à un public qui a accepté qu’on peut faire quelque chose de plus poussé qu’un récit de super-héros avec des histoires en dessins.
Comme le changement est accompli et que les bédéistes sont passés à des choses très sérieuses, des œuvres d’une qualité supérieure nous arrivent de plus en plus souvent sur les tablettes. Par contre, même si l’ensemble de la production plus récente est d’une qualité remarquable, on n’est pas toujours en présence d’œuvres aussi immenses que Curses. Le néophyte autant que le lecteur plus pointu de BD y trouvent leur compte.
Je ne le dirai jamais de manière assez forte : Curses est un chef-d’œuvre, une BD presque parfaite, une réussite éclatante et un monument du 9e art. Je n’exagère pas. Les histoires sont songées et peuvent se lire au premier, deuxième et troisième niveau ; les dessins magnifiques et soignés déploient une virtuosité incroyable ; la composition graphique est toujours au service du récit mais produit à l’occasion des effets de style superbes et l’articulation entre texte et image fonctionne magistralement. Je suis conscient que mes goûts correspondent très exactement à ce que produit Huizenga et que tous n’apprécieront pas autant que moi cette œuvre, mais j’insiste ; si vous ne lisez qu’une seule bande dessinée cette année, choisissez celle-là.
Curses Écrit et dessiné par Kevin Huizenga (prononcer High-zin-ga) 146 pages Drawn and quarterly Une grosse édition avec une couverture magnifique, mais ce qui est à l’intérieur est encore meilleur.
Vous pouvez aller voir sur le site de Drawn and quarterly pour un aperçu, ou encore aller sur le site de l’artiste pour vous faire une idée www.drawnandquarterly.com www.usscatastrophe.com\kh










