Dans l’histoire de la BD, il y a eu quelques tentatives d’adaptations d’œuvres déjà existantes. La plupart du temps, ce sont des BD se basant sur des films de super-héros ou des jeux vidéos déjà existants. La plupart du temps, aussi, c’est vraiment nul. Pourquoi ? Parce que c’est plus amusant de jouer à Mario ou à Zelda que de suivre passivement leurs aventures. Tout cela pour dire que je suis généralement TRÈS méfiant quand on essaie d’adapter une œuvre en bande dessinée parce que ça sent la récupération commerciale à plein nez, ce qui produit généralement des œuvres d’une qualité moindre, parce que les éditeurs savent que ça va se vendre même si c’est de la merde. Même quand l’effort est louable, c’est toujours un peu décevant. On n’a qu’à penser à l’adaptation du seigneur des anneaux en BD, qui était correcte sans être aussi bonne que le livre original, et même le film.
L’équipe formée par Paul Karuzik et David Mazzucchelli m’a fait ravaler mes présupposés très profondément dans la gorge. Et franchement, ça goûte bon. Très, très bon.
Le scénariste Karuzik et le dessinateur Mazzucchelli se sont associés afin d’adapter un excellent livre de Paul Auster, City of glass (en français Cité de Verre, tiré de sa Trilogie New-Yorkaise) dans un roman graphique de grande qualité. Avec la collaboration de l’auteur américain, ils ont réussi à faire plus que de simplement mettre des images sur un texte.
L’histoire de City of glass est celle de Paul Quinn, auteur ayant connu un certain succès dans sa jeunesse mais qui, suite à la mort de sa femme et de son fils, s’est retiré du milieu littéraire pour écrire des romans policiers sous un nom d’emprunt. Il est réveillé au milieu de la nuit par un coup de téléphone. La personne au bout de la ligne cherche à entrer en contact avec le détective Paul Auster. La situation se répète, si bien que Quinn décide finalement de se faire passer pour Auster et de mener l’enquête. Son client est un homme étrange du nom de Peter Stillman qui lui conte une histoire insolite à la limite de l’incohérence. Il affirme que son père, qui sortira de prison dans peu de temps, cherchera à le tuer. Sceptique mais résolu à jouer son rôle jusqu’au bout, Quinn va mener l’enquête à terme. Celle-ci va le mener dans les dédales de New York, lui faire connaître la vie de sans-abri, lui faire rencontrer l’inventeur d’un nouveau langage et un auteur célèbre…

Les amateur de récits complexes, de dédoublements de personnalité, d’enquêtes mystérieuses et de mysticisme apprécieront pleinement City of Glass. Heureusement, grâce à l’adaptation efficace de Kazurik et aux images dans le style graphique toujours intéressant de Mazzucchelli, le lecteur possède suffisamment d’indices pour comprendre l’histoire. Toutefois, il devra réfléchir un moment pour déduire ce qui s’est passé.
Dans la nouvelle édition de cette œuvre parue en 1994, le cartoonist Art Spiegelmann explique comment il a essayé pendant plusieurs années de faire l’adaptation de livres divers, sans succès. Il souligne qu’on doit faire quelque chose de créatif et d’intéressant pour que la BD tirée d’un livre fasse quelque chose de plus que de reproduire l’histoire. En plus, comme il faut souvent couper dans le texte si on adapte un roman de 300 pages et plus, on a plus à perdre qu’à gagner quand on tente ce genre d’adaptation.
C’est en réussissant à faire quelque chose de fidèle à l’esprit de l’œuvre originale mais de différent dans sa forme que les créateurs de City of glass sont parvenus à produire ce bijou. Le médium de la bande dessinée est très bien exploité : les métaphores visuelles abondent, on joue parfois sur le cadrage et vers la fin du récit le visuel est vraiment exploité à fond pour provoquer des effets qu’un texte littéraire ne pourrait pas réussir. On peut donc parler de restitution plutôt que d’une simple adaptation d’un roman.
En gros, on a d’un côté un auteur de grande qualité qui a écrit un de ses meilleurs textes et de l’autre un dessinateur chevronné qui a réussi à produire un univers visuel poétique qui fonctionne parfaitement avec le récit. Entre les deux, un scénariste talentueux arrive à faire le pont entre les pôles texte\image. Que vous dire de plus que « COUREZ VOUS L’ACHETER PENDANT QU’IL EST SUR LES TABLETTES ! », la maison d’éditions Picador vient de le rééditer et on ne sait pas encore quand elle va faire un autre tirage de ce chef-d’œuvre. Une vingtaine de dollars, c’est pas cher payé pour une œuvre que vous voudrez relire plusieurs fois. Fascinant.










