Vous vous demandez peut-être ce qui peut faire en sorte que votre critique de BD d’office se mêle de faire une critique de film. Je dois admettre que je lâche rarement mes albums cartonnés pour m’adonner à l’écran cathodique dans le but de regarder autre chose que du football. Or, ce qui m’a poussé à regarder un DVD cette fois est la présence au générique d’un de mes artistes de comics préféré, j’ai nommé Daniel Clowes.
Daniel Clowes est un des artistes les plus célébrés, admirés et respectés de la bande dessinée américaine. Son comicbook Eightball est attendu par ses fans comme le prochain évangile et il déçoit très rarement. Son cynisme acerbe, la psychologie et l’émotivité dense de ses personnages, son style visuel impeccable et ses récits très bien ficelés lui ont acquis une renommée internationale méritée.
En 2000, Clowes s’était fait approcher par le réalisateur Terry Zwigoff afin de co-scénariser l’adaptation d’une des meilleurs bandes dessinées qu’il ait publié, Ghost World. Le film a reçu une nomination aux Oscars pour le meilleur scénario issu d’une œuvre existante et une panoplie de prix. Cinq ans plus tard, Clowes a renoué avec Zwigoff afin de produire Art School Confidential.

- un extrait de l’oeuvre originale
À l’origine, Art School Confidential était un strip de 4 pages qui s’était glissé dans les pages de Eightball. Clowes nous y présentait les dessous des études en arts du point de vue de sa perspective acidulée et hilarante par quelques exemples des étudiants-types de ces institutions et du pathétisme qui émane de ces entreprises académiques. Afin de transposer son strip dans un film, Clowes a écrit une histoire assez typique d’un étudiant doué qui débarquait de sa banlieue pour conquérir le monde artistique avec ses toiles et son talent mais qui prend rapidement la mesure de l’univers dans lequel il a pénétré et dont l’ambition devient rapidement de séduire la ravissante modèle de la classe de peinture qui hante ses pensées.
La palette de personnages présenté par ASC est aussi savoureuse que dans le strip original : des bourgeoises gothiques déjantées, des intellectuels onanistes insupportables, des hippies qui ont autant de talent en dessin qu’un chien paraplégique, et j’en passe. Les protagonistes du récit sont aussi pathétiques que ceux de la série The Office ou que les acteurs de Jackass : on ne peut pas avoir pitié d’eux tellement on aime en rire.
Cependant, le récit reste trop cliché pour faire oublier comment Clowes a un peu raté son coup avec le scénario. Les répliques cinglantes et le revirement final qui récupère un peu le gâchis amorcé pendant les 75 premières minutes ne compensent pas pour le déroulement malheureusement prévisible de la majorité du film. Les performances d’acteurs honnêtes ne parviennent pas à récupérer les personnages qu’ils incarnent, personnages qui manquent cruellement de substance à mesure que le récit se développe. Au moins, Zwigoff a réussi à établir une touche visuelle particulière au film qui lui confère un certain charme. Le rythme soutenu, l’attention aux détails et la qualité de la mise en scène hausse la qualité du film.
Si un film peut être bon en vertu de ce qui est présenté à l’écran, une bande dessinée peut l’être en vertu de ce qui n’est pas contenu dans les cases, mais entre celles-ci : en combinant l’expressivité du visuel et l’imaginaire de la lecture, Clowes est parvenu à créer des œuvres artistiques qui l’ont hissé au sommet de son art. C’est justement en pouvant jouer sur ce qui ne se trouve pas sur la page qu’il est parvenu à produire des œuvres aussi extraordinaires. Force est de constater que cette magie n’opère pas à l’écran.
Peut-être que de m’être trop exposé aux œuvres de Clowes m’a rendu aussi cynique que lui, mais je crois que sa décision de se tourner vers le cinéma est motivée par le portefeuille. Il est l’un des plus grands du 9e art américain avec Spiegelmann, Ware, Hernandez, Burns et cie, mais ce que Art School Confidential démontre est ce que le Sin City de Frank Miller nous avait déjà appris : un immense bédéiste ne fait peut-être pas un grand cinéaste…

- le poster original. Pourquoi est-ce que Clowes n’a pas pris la peine d’en dessiner un ?
Note : Frank Miller et Daniel Clowes ont décidé de ne pas écouter mes conseils (je peux les comprendre) et de continuer à emprunter la direction de la pellicule plutôt que celle du crayon et du papier. Miller travaille sur Sin City 2 et a déjà terminé 300 alors que Clowes travaille à l’adaptation de Eightball 23 : The Death Ray. Plutôt que d’aller voir ce qui seront probablement tout de même des bons films, je vous recommande fortement de vous diriger vers les œuvres originales
Daniel Clowes est publié chez les éditions Fantagraphics. Art School Confidential se retrouve dans la compilation 20th century Eigntball ; Ghost World en est à sa 6e réédition et le Eightball numéro 23 est encore disponible mais possiblement difficile à trouver.
Frank Miller a publié Sin City et 300 chez Dark Horse Comics. Les Sin City ont étés réédités en paperback et 300 est disponible dans une édition de forme horizontale et cartonnée. Les dessins sont exquis mais pas autant que les encrages











