Le titre Building Stories suggère deux choses : que, de numéro en numéro, Chris Ware construit des histoires entremêlées qui promettent de constituer un édifice monumental, et que toutes les histoires relatées déploient des personnages habitant le même bâtiment de trois étages. Malgré le dessin architectural très régulier de Ware, les constructions de ses récits sont tout sauf conventionnelles, à un tel point qu’il faut parcourir du regard la plache dans toutes les directions pour venir à bout de toutes les trajectoires qu’elle propose, ou même retourner le livre entre ses mains dans tellement de directions différentes qu’on est pratiquement étourdi quand vient le temps de tourner la page !
Le numéro 18 du Novelty library concentre son attention sur le personnage de Nanna, jeune fille réservée et introvertie et amputée de la jambe gauche, à l’existence morne et qui semble s’acharner à ressasser un passé pénible. En moins d’une centaine de pages, Ware établit la personnalité, le quotidien, les origines et les ambivalences d’un personnage qui paraît plutôt terne en surface. C’est autant une écriture portée sur les métaphores efficaces et brèves qu’une surabondance de facettes de la vie de Nanna étalées dans des planches kaléidoscopiques qui permettent de façonner la créature de papier de Ware.

Il faut mentionner que pour parvenir à saisir ces informations, le lecteur est plus souvent qu’autrement confronté à un exercice de lecture qui tient davantage du puzzle que du parcours jalonné. Les plans découpés du bâtiment, que des traits et des zones de texte permettent de traverser, comme les découpages anatomiques du personnage qui sont entrecroisés de lignes directrices, contribuent à proposer une expérience de lecture exigeante et fascinante.
Le dessin de Chris Ware est d’une siplicité déconcertante mais d’une précision redoutable. Les figures des personnages tiennent davantage de l’icône que du portrait, et pourtant la charge émotive des images est très importante. Les pièces sont meublées chichement, et elles semblent pourtant très habitées. Le minutieux travail sur les couleurs de l’artiste provoque un impact immédiat et agréable sur la rétine.
Lire du Chris Ware est comme tomber sur un film d’un grand réalisateur. On le regarde une première fois, submergé et presque désarçonné par le déferlement de sublime qui défile dans l’écran. On le scrute une deuxième fois avec un regard analytique et on est soufflé par les prodiges techiques qui ont été enregistrés par la pellicule. On y retourne, on l’apprivoise, mais il n’y a rien à faire, même à la quinzième écoute, on est ébahi par ce qui se trouve devant nous.

Et là, je crois que j’ai épuisé ma réserve de propos dithyrambiques. C’est presque trop facile de décerner des éloges à la pelletée à Chris Ware. De manière inversement proportionnelle, c’est très exigeant de lire ses oeuvres. Un professeur d’université, spécialisé en romantisme du 18e siècle et excellent lecteur, m’a déjà rendu une copie de Chris Ware en concédant la défaite : « Non seulement je ne suis pas familier avec les codes sémantiques de la bande dessinée, mais j’ai l’impression que c’est tellement une grande oeuvre que j’éprouve de la culpabilité à ne pouvoir la savourer à sa juste valeur. »
Et ça ne fait qu’augmenter la satisfaction à la fin de la lecture. Jetez-vous sur cette oeuvre. Faites-en des réserves à donner à vos amis, vos collègues et même vos ennemis (ça pourrait vous réconcilier).











