12 mois sans intérêt

Journal d’une dépression

Une bande dessiné inhabituelle sur un sujet un peu tabou : la dépression.

La conception habituelle du public de ce qu’est une bande dessinée demeure assez conservatrice : des personnages dessinés, présentés dans des cases, qui s’expriment dans des bulles, et qui font rire ou se tapent sur la gueule. Même s’il est vrai qu’une définition aussi simpliste suffit à décrire une grande majorité de la production passée et actuelle, des ouvrages comme 12 mois sans intérêt de Catherine Lepage démontrent que cette définition doit être élargie.

S’il faut en croire la trame de l’auto-fiction, l’auteur est passée au travers d’une épreuve qui est encore un peu tabou de nos jours : la dépression. Ce que certains comprennent encore mal et considèrent comme une marque de faiblesse est en fait un trouble de l’humeur grave dont les effets psychologiques peuvent être dévastateurs (imaginez les symptômes physiques d’une grosse grippe d’homme appliqués à votre psyché pendant des mois...). Catherine Lepage a décidé de transformer cette expérience pénible en création artistique et, de surcroît, a très bien réussi son projet.

extrait de 12 mois sans intérêt

Mêlant habilement textes et images, Lepage décrit les différentes étapes de sa maladie (symptômes, diagnostic, acceptation du diagnostic, traitements, récupération) et fait partager ses émotions au lecteur avec sincérité et candeur. Elle suggère les longs moments pénibles qu’elle a dû traverser par des images et des phrases courtes. Son refus d’insister sur son malheur rend l’artiste encore plus sympathique.

Le texte, dans sa concision, se révèle efficace et les parallélismes (« est-ce le vide qui m’angoisse ou l’angoisse qui me vide ? ») qui surviennent plusieurs fois dans les pages créent un rythme dans la lecture. De plus, Lepage travaille la calligraphie avec grand soin, passant d’une écriture en lettres attachées crispée qui reflète son angoisse à la froideur d’une rédaction dactylographiée ce qui procure à la prose une double portée.

extrait de 12 mois sans intérêt

Cependant, c’est surtout au niveau visuel que Lepage déploie une grande inventivité. En incorporant à l’occasion des objets dans ses images (une allumette brûlée qui devient le corps d’une bonhomme-allumette brûlée, un pot Masson qui isole un personnage de son environnement), en trafiquant des photos, en dessinant des femmes se débattant avec un gribouillis qui représente l’angoisse, Catherine Lepage exprime clairement sa dépression à l’aide d’une multitude de figures de style visuels. Chaque page est une image à comprendre, qui séduit par ses qualités esthétiques et qui demande à être décodée.

Un récit sur la dépression peut être pénible à regarder ou à lire. Deux heures de mal de vivre, ça peut provoquer une indigestion, et même être si suffocant que l’intérêt de faire partager l’expérience de la dépression se perd derrière le malaise du spectateur. En proposant cette bande dessinée d’un genre particulier traitant de ce sujet délicat, Catherine Lepage offre une lecture à la fois divertissante, stimulante et touchante. Sans lui souhaiter de traverser une autre épreuve du genre, il est permis d’espérer qu’elle produise à nouveau une oeuvre d’une telle richesse et sensibilité.

12 Mois Sans Intérêt, journal d’une dépression
Catherine Lepage
éditions Mécanique Générale

lundi 17 décembre 2007, par Gabriel Tremblay Gaudette

Créé, géré, édité et bidouillé par David Lamarre. Tous droits réservés (2008)